— Laisse-moi tranquille ! s’écria Fortuné. Tu ne comprends donc pas qu’ils ont sûrement emporté l’argent !

Lorillard, on s’en est aperçu, préférait l’argent à toute autre chose. Quelqu’un, à son cercle, l’en avait une fois accusé. Mais il avait répondu qu’il venait de donner cent francs à une femme, et beaucoup davantage aux contributions, prouvant ainsi qu’il aimait, plus que l’argent, les femmes et l’État. Croyez pourtant qu’il restait fort cupide.

— Armande, cependant, lui décrivait le départ de Valentine. Il ne ressemblait point à une fuite, mais plutôt à une retraite stratégiquement combinée. Mme Lorillard avait fait ses malles avec soin. Puis des camionneurs du chemin de fer de l’Est étaient venus les chercher. Elle-même, l’avant-veille, réunissant sa domesticité, avait distribué des gratifications, ajoutant que, pour les gages, on eût à s’adresser au misérable mari qu’elle se voyait obligée de quitter. Enfin, après avoir remis à la jeune Armande une lettre pour Fortuné, elle était montée dans une automobile, avec Eurysthènes. Celui-ci, depuis déjà quelques jours, avait changé d’allure et de costume. Il avait jeté la chlamyde aux orties, et il ne portait plus que des complets-jaquette. Même il avait laissé, comme un monument de son apostolat terminé, une paire de sandales dans la chambre de Valentine.

— La lettre ! dit Lorillard ; donne-moi la lettre.

Armande la lui remit. Il décacheta l’enveloppe, et lut :

« Je pars, Fortuné, lasse de tous les affronts, de toutes les indignités que tu as fait subir à ma délicatesse de femme. Au cours d’un passé qui n’est point sans erreurs, bien excusables du reste, j’ai connu des hommes ignobles et méchants, des créatures monstrueuses. Tu es plus bas et plus infâme qu’eux tous. Comme le dit si bien mon cher Eurysthènes, tu es véritablement un vase d’immondices. Eurysthènes, lui, est un être de bonté, d’amour, de sagesse. Je t’exècre et je l’adore. Je lui consacre, à partir de ce jour, toute ma vie.

« Ne prends pas la peine de fouiller mes armoires, ni de te renseigner au Crédit Lyonnais. J’ai emporté mes bijoux et mes valeurs. Mon compte en banque est régulièrement liquidé. C’était mon droit, puisque nous nous sommes mariés sous le régime de la séparation de biens.

« Adieu pour toujours,

« Valentine. »

— J’en étais sûr, s’écria Lorillard. Ils ont emporté le magot…

— Mais tu es bien assez riche, gros chou, dit Armande. Nous serons très heureux, avec tous les millions qui t’appartiennent.

— Va-t’en donc te promener, répliqua Fortuné, et ne m’énerve plus.

Armande se retira, surprise, mais ne voulant point croire encore à son échec. Le soir même, elle alla se coucher dans le lit de « Madame », et elle y attendit son maître, afin d’être consacrée comme remplaçante en titre. Elle en avait averti Fortuné, sans qu’il répondît ; mais elle l’espérait avec confiance, parce qu’elle est de ces femmes qui ont toujours confiance dans leurs charmes et dans leurs combinaisons.