Il sortit donc de chez Flora aussi pauvre qu’au jour de sa naissance, et commençant de croire à l’ingratitude des femmes. Cependant, sans se décourager, il s’en fut visiter ses autres amies des beaux jours.
Aucune ne le reçut. Toutes étaient déjà renseignées par Flora, et ne se souciaient point d’être jouées comme elle. Car, s’il s’élève souvent, entre les courtisanes, d’âcres dissentiments, fruits inévitables de la concurrence, elles forment pourtant une sorte de syndicat, non déclaré mais agissant, et elles ne manquent guère de s’avertir entre elles des dangers à craindre, dont le plus grand est sans doute de n’être point payées.
Lorillard, depuis qu’il était redevenu pauvre, réfléchissait un peu, surtout à l’heure des repas, pour s’occuper. Même, il philosophait. La conduite des filles lui servit de thème. Il en vint à penser que cette conduite était raisonnable.
— Du temps que j’étais épicier, songeait-il, je n’aurais donné à personne, fût-ce à mon propre frère, vingt grammes d’aucune denrée, si ce n’est contre argent comptant. C’est la loi de tout commerce. Tout aussi bien, la demoiselle qui met son corps en location doit en percevoir le loyer, sinon elle peut se dire odieusement filoutée.
Cependant il fallait aviser. Lorillard, comprenant qu’il n’avait rien à attendre ni des femmes ni des hommes fréquentés par lui au temps de sa richesse, se rappela les familiers des jours moins reluisants.
— Angèle, se dit-il, est certes mariée avec M. Dujardin. L’un et l’autre ont trop bon cœur pour me refuser un secours. Leur aide, sans doute, me permettra d’ouvrir une petite boutique, ou bien d’attendre, sans mourir de faim, quelque emploi.
Donc, il s’en fut rue Rodier ; il éprouva quelque émotion en revoyant ces maisons modestes, témoins de ses débuts. Le souvenir d’Angèle, surtout, lui revint avec vivacité. Il se souvint des heures où il s’était laissé tenter par Gentillot, et de la monstrueuse trahison par laquelle, lui-même, Lorillard, s’était volontairement planté des cornes au front, afin de devenir riche.
— Me voilà maintenant bien avancé, pensait-il. J’aurais mieux fait d’écouter Angèle. Comme nous serions heureux, aujourd’hui, dans notre petite ferme…
Il soupira, puis ajouta, songeant toujours :
— D’autant plus que l’agriculture, à ce qu’il paraît, rapporte beaucoup en ce moment.