Puisque tant de monde y dormit[ [420].

Non content du «superbe salon que le cardinal de Richelieu avoit fait bâtir,» Mazarin l'avait fait «rompre en partie pour donner place aux immenses machines de cette ennuyeuse comédie[ [421]

L'opéra d'Orphée avait été représenté au carnaval de 1647. Renaudot en fait un pompeux éloge dans l'Extraordinaire de la Gazette du 8 mars intitulé: La représentation naguères faite devant Leurs Majestés dans le Palais-Royal de la tragi-comédie d'Orphée, en musique et vers italiens. Avec les merveilleux changements de Théâtre, les machines et autres inventions jusques à présent inconnues en France.

Le journaliste officiel s'efforce de prouver qu'un tel spectacle est indispensable à la gloire de la nation: «La France, dit-il, sembloit avoir élevé en nos jours la dignité du théâtre au dernier point, ayant fait honte à l'antiquité par la force et la beauté de ses vers, et par la grâce et la naïveté de ses acteurs; mais il faut confesser qu'elle se laissoit vaincre à la pompe et décoration des scènes étrangères. Il n'étoit pas raisonnable que cet État, qui ne le cède en rien aux autres, leur fût inférieur en ce regard. Il peut aujourd'hui se vanter à juste titre qu'il ne l'emporte pas moins au-dessus de toutes les autres nations aux exercices de la paix qu'en ceux de la guerre[ [422]

Renaudot s'attache surtout à établir que la pièce a paru parfaitement intelligible et n'a causé aucun ennui; mais son insistance même prouve que rien ne devait être plus contestable. «Voilà..., dit-il, le fidèle rapport de ce qui s'est passé en cette action, mais le principal y manque, qui est de voir ce sujet animé par l'organe de ses acteurs et par leurs gestes, qui l'exprimoient si parfaitement qu'ils se pouvoient faire entendre à ceux qui n'avoient aucune connoissance de leur langue. Le Roi y apporta aussi tant d'attention qu'encore que Sa Majesté l'eût déjà vue deux fois, elle y voulut encore assister cette troisième, n'ayant donné aucun témoignage de s'y ennuyer, bien qu'elle dût être fatiguée du bal du jour précédent[ [423]

Si en voyant pour la troisième fois un ouvrage de ce genre le Roi ne bâilla pas par trop fort, car c'est là en fin de compte ce que semblent signifier les euphémismes de Renaudot, cela était dû sans doute à la magnificence du spectacle, bien fait pour charmer un prince de huit ans. Tout le monde du reste trouva les machines très-belles; mais on eût souhaité un poëme plus intéressant. On songea à en commander un à Corneille, et l'on se mit en mesure de tout disposer pour le carnaval de 1648; mais, vers la fin de 1647, le Roi fut assez gravement atteint de la petite vérole et Vincent de Paul profita de cette circonstance pour tâcher de faire perdre à la Reine le goût des amusements profanes. C'est un contemporain qui nous l'apprend en ces termes, dans une lettre du 20 décembre 1647:

«On préparoit force machines au palais Cardinal pour représenter à ce carnaval une comédie en musique dont M. Corneille a fait les paroles. Il avoit pris Andromède pour sujet, et je crois qu'il l'eût mieux traité à notre mode que les Italiens; mais depuis la guérison du Roi, M. Vincent a dégoûté la Reine de ces divertissements, de sorte que tous les ouvrages ont cessé[ [424]

Ce témoignage est corroboré et complété par celui de Dubuisson Aubenay, qui y ajoute des détails plus précis: «L'affaire

de la comédie françoise d'Andromède, dit-il entre le 2 et le 8 janvier 1648, pour l'avancement de laquelle le sieur Corneille avoit reçu deux mille quatre cents livres, et le sieur Torelli[ [425], gouverneur des machines de la pièce d'Orphée, ajustandes (sic) à celle-ci, plus de douze mille livres, a été derechef rompue ou intermise, après avoir été naguère remise sus.» Un peu plus loin, vers le 21 janvier, on trouve encore sur le même sujet quelques renseignements nouveaux: «La comédie d'Orphée et Eurydice, jouée au Palais-Royal tout l'hiver passé, avec machines, se fait françoise par le sieur Corneille, qui, pour cela, a reçu deux mille quatre cents livres d'avance, et Torelli, conducteur des machines, plus de treize à quatorze mille livres pour les raccommoder. La maladie du Roi survenant a rompu tout le dessein qui en est demeuré d'en par là (sic). Mais les petits comédiens du Marais ont joué la pièce d'Andromède et Persée la délivrant, un mois ou plus à présent expirant, avec machines imitées de celles de l'Orphée des Italiens[ [426]

Cette dernière phrase, assez obscure, ne paraît toutefois pouvoir en aucune manière s'appliquer à l'Andromède de Corneille. Il est probable que les comédiens du Marais, espérant profiter de l'intérêt qu'avait excité l'annonce du nouvel ouvrage, en demandèrent un sur le même sujet à quelque autre auteur. C'est ce qui arrive encore de notre temps, et ce genre de spéculation réussit presque toujours.