La part que Mairet prit à la critique du Cid nous l'a déjà fait connaître, et nous avons même eu occasion de publier un pamphlet en faveur de Corneille, où l'on trouve une critique assez vive de l'ouvrage dont nous avons à parler ici[ [748]. Mairet, tout en profitant parfois de la pièce du Trissin, avait cru devoir s'éloigner bien davantage de la vérité historique, et n'avait pas hésité à transformer ses personnages en héros de roman. Il s'en explique en ces termes dans son avis Au lecteur: «Le sujet de cette tragédie est dans Tite Live, Polybe, et plus au long dans Apian Alexandrin[ [749]. Il est vrai que j'y ai voulu ajouter pour l'embellissement de la pièce, et que j'ai même changé deux incidents de l'histoire assez considérables, qui sont la mort de Syphax, que j'ai fait mourir à la bataille, afin que le peuple ne trouvât point étrange que Sophonisbe eût deux maris vivants; et celle de Massinisse, qui vécut jusques à l'extrême vieillesse.»
On doit du reste tenir un fort grand compte des qualités incontestables de cet ouvrage, lorsqu'on songe que son auteur l'a écrit en 1629[ [750], c'est-à-dire avant tous les chefs-d'œuvre de notre scène, au moment où Corneille faisait représenter Mélite.
En analysant ici avec quelque étendue l'ouvrage de Mairet, nous aurons soin de rapporter un assez grand nombre de vers tirés de cette tragédie, pour donner au lecteur une idée, sinon complète, du moins fidèle et impartiale, du singulier mélange de basse familiarité et de noblesse qu'on y rencontre à chaque instant.
Au lever du rideau, Syphax reproche à Sophonisbe d'avoir écrit à Massinisse, qu'elle avait dû épouser jadis, et dont elle est éprise; il ne se montre pas d'ailleurs d'une grande sévérité conjugale, et se contente de dire à sa femme:
Ne pouvois-tu treuver où prendre tes plaisirs
Qu'en cherchant l'amitié de ce prince numide?
La justification de Sophonisbe n'est pas très-satisfaisante pour son époux:
J'ai cru qu'il seroit bon de m'acquérir de loin
Un bras qui conservât ma franchise au besoin:
C'est pourquoi j'écrivois au prince Massinisse,
Sous une feinte amour couvrant mon artifice;