Yvonne l'a dit fort justement: l'œil, l'oreille, la main, la bouche et le nez, prennent et donnent leurs caresses particulières.
Ce théorème, extrait du Traité pratique de l'Amour que rédige si bien ma folle amie, étant exposé, il s'agit d'en démontrer l'excellence.
L'œil et l'oreille semblent, tout d'abord, être les agents les plus sérieux de l'amour. Ils ne sont, cependant, que des soldats d'avant-garde qui reconnaissent le terrain avant la bataille, et la main, la bouche, le nez, sont le gros de l'armée qui doit entrer en ligne.
Je m'explique.
Par l'œil, par le regard, pour parler plus poétiquement, l'homme ou la femme éprouve la première sensation qui déterminera le désir, ainsi que pourrait prononcer M. de La Palisse. Par l'oreille, il ou elle perçoit l'aveu, le charme moral de la passion naissante. Ce n'est qu'après avoir bien établi ces deux points fondamentaux de toute liaison, que deux amants—pareils à des joueurs d'échecs—avanceront leurs pions et en appelleront à la main qui crée le contact, à la bouche qui sourit et qui goûte, au nez qui recueille les parfums, en faveur du succès de leur sympathie.
Dans les préliminaires d'une aventure, dans le temps de cour que l'on consacre à toute liaison, régulière ou clandestine, l'œil et l'oreille, le regard et la voix ont une extrême importance. Cette importance cesse dès la possession.
Les amants se préoccupent moins, alors, de se contempler, de s'entendre parler que de s'abîmer, charnellement, l'un en l'autre.—L'homme, si sa maîtresse est d'une silhouette élégante et fine, s'amusera tout au plus encore à la voir se dévêtir, à la voir s'apprêter à l'abandon; la femme, quelque attractif que soit son amant, n'aura, pour lui, qu'un coup d'œil gai ou moqueur qui ne lui montrera plus rien. L'homme pourra écouter sa maîtresse, si elle est bavarde, lui débiter quelque propos mondain, mais il restera silencieux et attendra même que le calme se soit fait en son alcôve, pour mieux goûter le plaisir qui lui sera offert. Les heures douces et aimables des phrases bien tournées, des regards pleins de sentimentalité émue, auront vécu, entre eux, et c'est aux contacts plus précis de leur être qu'ils demanderont leur joie.
La main, la bouche et le nez leur apporteront cette joie.
Ne m'occupant, ici, que des impressions reçues par la femme, j'ajouterai que la main de l'amant, tantôt soumise, tantôt autoritaire—câline et hardie dans la même seconde—a sur elle cette sorte d'influence que possède la main du magnétiseur sur son sujet. La préparant à l'amour, elle la jette dans l'amour; elle sème, sur tout elle, des frissons et des brûlures, des douceurs et des piqûres. Elle est l'instrument magique et pervers qui précipite le désir et qui le fait inassouvi. Elle prend, vole, pille tout ce qui se livre à elle, et, cependant, elle laisse le tout entier et seulement disposé à être pris, volé, pillé.
La bouche communique à la femme une sensation fort subtile. Il semble qu'elle lui verse une ivresse particulière dont la nature absolue, au point de vue de l'extase, exclut toute impression qui ne vient pas d'elle.—On a dit, avec raison, que la femme qui tend sa bouche au baiser, se donne tout entière. Les caresses de la main, en effet, peuvent ne pas entraîner, nécessairement, la chute d'une femme. Les ayant acceptées, elle a le droit, elle est libre encore de se ressaisir. Cette liberté, ce droit ne lui appartiennent plus dès qu'elle a permis qu'une lèvre d'homme effleure la sienne. Si elle est, comme Mme d'Inguerland, une «amuseuse,» elle conservera toujours la faculté froide de se reprendre; mais si elle est une amoureuse, elle sera à l'homme qui l'aura ainsi frôlée. Il n'est pas de volonté, il n'est pas de remords, il n'est pas de vertu qui tiennent devant la caresse d'une bouche sachant offrir et recevoir le baiser.—Le baiser crée le contact intime et doux après lequel le contact suprême et puissant apparaît comme une conséquence logique et obligée de l'exaltation subie. Le baiser a un goût et c'est de ce goût, indéfinissable, que jaillit sa caresse.