Le langage de pendant l'amour exige une analyse beaucoup plus complète. Composé d'idéalisme et de réalisme, il doit exagérer les sensations de la femme et se produire à la seconde psychologique où elle est disposée à l'entendre, au risque de la froisser profondément. Autant une femme passionnée pardonnera les audaces de langage de son amant, si ces audaces frappent son oreille alors qu'elle est prête à tout, autant elle les repoussera si la plus mince lucidité d'esprit ou de sens lui permet d'en définir, d'en apprécier la brutalité. La femme veut être seule, ou dans la compagnie de personnes de son sexe, lorsqu'elle ouvre un livre défendu. Elle ne saurait admettre que, dans le calme de son être, on lui fît entendre des paroles qui la violent, comme pourrait la violer quelque bête humaine en quête de sensualité. L'amant qui n'a pas le don de deviner l'instant où sa maîtresse n'a plus de pudeurs, est un faux amant, un amant manqué, et chantera rarement deux fois victoire sur la même redoute conquise. Les mots hardis, les mots crus, en amour—ces mots que l'on croirait glanés dans une encyclopédie diabolique—n'effraient donc pas, en principe, la femme qui se donne et que touchent les émois, les nervosités, les joies de la possession. Prononcés en leur temps, ils lui semblent comme le complément naturel de l'acte qui s'accomplit, comme l'accompagnement obligé et impulsif des caresses qu'elle reçoit. Si elle n'ose les dire elle-même, elle les écoute et leur arrache de la volupté; si elle est assez enthousiaste ou assez initiée pour ne pas craindre de les répéter, elle en tire une sorte de jouissance qui, la faisant vibrer, moralement et physiquement, se communique à l'amant et double ses facultés passionnelles. Il est une remarque, fort importante, en amour: certaines caresses demandées ou offertes, dans le langage habituel de la correction mondaine, ne seraient jamais obtenues ou acceptées. Prises ou proposées, dans l'irritante folie d'une parole, elles naissent spontanément.

Je ne suis pas un philosophe, mais si j'en étais un, je m'amuserais à étudier l'influence du langage réaliste, sur la femme, dans la possession. Il y aurait, sur ce sujet, un bien suggestif chapitre à écrire. D'où vient cette exaltation intellectuelle, d'où vient cette ivresse physique qui découlent du mot cru, du mot polisson—pourquoi bouder sur un qualificatif?—en amour?

Je ne suis, hélas, qu'une pauvre petite femme curieuse que l'on s'accorde à ne pas trouver trop laide, et ce sont là questions de doctes savants. Cependant, s'il m'était permis d'exprimer mon avis, à cet égard, je n'hésiterais pas à déclarer que la recherche ou que l'acceptation du langage réaliste, pendant l'abandon, chez la femme, est liée au désir habituel qui la mène, dans les occasions les plus infimes comme les plus graves de la vie, vers un au-delà sans cesse entrevu, sans cesse fuyant—vers cet au-delà qu'elle place, obstinément, en toute chose et qu'elle tente vainement de saisir. Il y a, pour la femme, de l'Inconnu, dans le vocabulaire dont je m'entretiens—un Inconnu qui dérange son éducation, ses mœurs, l'ordinaire train de son existence—un Inconnu qui jette l'effroi en son âme, qui met un frisson en sa chair; et c'est cet Inconnu qui la trouble, dans son mystère même brutal, qui l'indigne peut-être lorsqu'elle en évoque la sensation, mais qu'elle souhaite comme un auxiliaire de sa joie, lorsqu'elle revoit l'amant. La volupté naît, chez la femme, de mille sentiments, de mille sensations divers qu'elle-même aurait beaucoup de peine à démêler. Dans le cas présent, la bousculade de sa vie, l'énigme qui la traverse, fougueusement, aux heures de crise amoureuse, développent, en elle, le germe du plaisir, et si l'on ajoute à ces éléments multiples, qui forment la source de son bonheur, l'instinct qui la porte à connaître, à s'assimiler les choses dont, publiquement, s'éloignent sa délicatesse d'âme, son affinement charnel, on aura peut-être le secret très simple de ses plus ardents émois.

J'avoue, sans trop rougir, devant ces pages de mon carnet, que j'éprouve un peu de toutes ces impressions, quand M. de Nailes... Mais, chut!... M. de Nailes serait furieux s'il pouvait se douter que je dissèque ainsi nos amours.


CHEZ LE COUTURIER

Yvonne et Mme de Sorget sont venues me chercher, cette après-midi, et ensemble nous sommes allées voir une chose extraordinaire: le nouveau salon d'essayage de Riffle, le grand couturier, chez qui je n'avais pas mis le bout du nez depuis longtemps. Ce salon d'essayage vaut la peine d'être connu, en effet, et va prendre place parmi les curiosités du Paris élégant.

Habituellement, dans les maisons de couture, l'essayage se pratiquait d'une façon à peu près naturelle—très naturelle, même, si l'on applique ce mot au dévêtement dont il est l'occasion.

Les femmes attendues pour la retouche d'une robe, d'un manteau, étaient introduites en de petits salons ou cabinets ornés de glaces, de quelques meubles plus ou moins luxueux, d'un guéridon sur lequel se trouvaient, gentiment disposés, des rafraîchissements et de menues friandises.