Mais un voile formant rideau s'écarte à droite et à gauche du spectateur, une rampe ainsi qu'une herse s'allument soudain, et la scène apparaît étrangement agencée. Elle est tendue de drap noir mat, sur toutes ses faces, et le tapis qui couvre le plancher ainsi que le plafond sont de la même étoffe.

Dans un angle—je ne sais si c'est du côté cour ou du côté jardin, étant peu initiée aux choses des coulisses—un jeu de glaces habilement dissimulées permet à la personne qui essaie de se rendre compte de sa parure.

Lorsque tout est bien préparé, la cliente fait son entrée sur la scène, par une ouverture qui se referme aussitôt derrière elle.

La herse et la rampe s'éteignent, alors, et un jet unique de lumière électrique tombe sur la femme et la suit dans les évolutions, dans les poses, dans la marche, dans tous les mouvements que lui indique Riffle, qui, placé au dernier rang des fauteuils, est attentif aux moindres détails de sa féerie, car c'est bien une féerie qu'il offre ainsi aux familiers de sa maison.

La belle fille qui tenait lieu, aujourd'hui, de cliente essayeuse, portait une robe de bal très piquante et sa nudité était presque entière. Son corsage, ajusté à une simple ceinture qui moulait ses reins et ses hanches, s'avançait jusqu'à la naissance des seins et était dépourvu d'attaches pour les épaules. C'est par un miracle d'équilibre et de coupe qu'il se faisait décent vers le haut et dans l'ombre des bras.

Yvonne m'a dit, tout bas, que Riffle a eu là une idée géniale, et que s'il était un homme sans préjugés, il pourrait, par elle, gagner beaucoup plus d'argent qu'avec sa couture. On le paierait cher, paraît-il, pour assister aux exhibitions de son salon d'essayage, sans le consentement des femmes qui s'y montreront.

Cette réflexion d'Yvonne m'a effrayée. Si Riffle, en effet, allait se servir de nous pour augmenter sa fortune?... On n'est jamais sûr de rien avec ces couturiers. Ils savent tant de choses, ils sont si adroits, si parisiens, ils connaissent tant de nos secrets! Ne s'en rencontre-t-il pas qui nous en inventent, lorsque nous ne leur en fournissons pas?—Mais non, Riffle est un brave homme et n'abusera pas, pour la plus grande... émotion de vieux messieurs, de notre beauté.

C'est une grande demi-mondaine, Aline de Dreux—ces demoiselles empruntent leurs noms aux rois—qui a eu la primeur du théâtre Riffle. Elle s'y est présentée, nous a-t-on raconté, dans le plus provocant des déshabillés: en maillot chair extrêmement collant et sans le plus léger voile aux endroits qui, ordinairement, s'étoffent discrètement. Elle a imité, avec des gazes, avec des écharpes de couleurs diverses, la fameuse danseuse Loïe Füller, et ses amis ainsi que ses amies lui ont fait une ovation.

On ne s'ennuie pas, en vérité, chez Riffle. Son invention me semble devoir obtenir un immense succès; elle plaira certainement aux femmes qui ne craignent pas qu'on critique trop leurs épaules, leurs bras ou leurs jambes. Mais elle soulèvera des clameurs indignées, j'en suis convaincue, parmi celles qui sont obligées d'avoir recours aux artifices du maître, pour corriger leurs imperfections physiques.

Yvonne, qui est malicieuse, se promet de mettre à la mode le théâtre de Riffle et d'y organiser comme une sorte de concours de beauté.