— Ça a mal tourné. Qu’est-ce qu’il vous faut ?
— Mais non. Vous m’avez embrassée très doucement. Vous savez, j’aime beaucoup votre bouche.
— Taisez-vous : vous vous foutez de moi. Vous en avez bien le droit, peut-être.
— Gille !
Elle s’arrêta de marcher le long de la terrasse et lui tira le visage vers la lune. Ses doigts montèrent vers la bouche durcie du jeune homme pour l’assouplir. Mais lui :
— Vous ne pouvez savoir ce que tout cela me fait craindre. Vous ne savez pas qui je suis, d’où je viens. Il vaut mieux que vous me laissiez, que je reste seul. D’abord, moi, je suis toujours seul.
— Mais tout le monde, sot.
— Ah non ! pas comme moi ! cria-t-il en s’enfuyant.
Gille fila dans sa voiture, à toute vitesse sur une seule idée « je n’ai aucun pouvoir sur la vie ». Et derrière lui couraient des sentiments de défaite et de désolation, qui étaient eux-mêmes bousculés par un gros ridicule. Il se jeta dans un petit bar, sur un port. Il but, et l’alcool développa une méditation atroce.
Vingt-sept ans, large, le hâle de ces derniers jours comme un fard sur des joues blêmes. « Je finirai par ne plus pouvoir vivre dans les villes : je ne sais où j’irai… Je m’en irai… mais j’emporterai ce qui me blesse. O la joie, je t’oublie tous les jours… Mon passé. Le passé se dérobe comme le présent. Quoi, rien ? »