Gille, à côté d’une bouteille de fine, bientôt seul dans ce bar dont le patron attendait qu’il partît, entreprenait, sur le dos de cartes à jouer, une liste minutieuse de toutes les femmes qu’il avait eues. Comme les premières années étaient pauvres, espacées, mais de millésime en millésime, cela grossissait. Et devant chacune il se demandait : « L’ai-je eue ? » Mais qu’entendait-il par là : « avoir une femme » ?


Pendant ce temps Finette rêvait dans son lit :

« Tiens, c’est drôle, une idée m’agace plus que toute cette histoire : Gille croit que je ne l’aime pas du tout. Ce n’est pas que je craigne d’être prise pour une catin qui ne cherchait, ce soir, qu’une sensation. Cela aurait mieux valu pour moi qu’il en fût ainsi ; je dirais en ce moment : un de raté, dix de retrouvés. Mais je ne voudrais tout de même pas perdre le bénéfice de mon sentiment, car j’ai un sentiment pour ce garçon. Je ne dirais pas que je l’aime. Ce mot m’agace toujours. Et puis d’abord si l’on peut aimer, j’ai aimé déjà, cela me suffit. Je pourrais l’entourer de soins très agréables : c’est malheureux qu’il ne veuille pas de moi.

Mais pour jouir de ce goût que j’ai pour lui, il faudrait me donner autant de peine que si je l’aimais, me faire un peu désirer par lui. Or il ne m’aime pas du tout pour le moment, et je sais le mal que je dois me donner pour me faire aimer. J’ai réussi une fois, cet effort m’a fatiguée pour toute ma vie, il me semble. Je ne me sens aucun courage pour recommencer. Cependant s’il me poussait, s’il me forçait. Mais il ne me force pas.

En dépit de toute ma fatigue et de toute mon incrédulité, je me demande si nous n’avons pas tort, l’un et l’autre, de nous tourner le dos si vite. Je lui oppose mon vieil amour, mais je me sens plus de paresse que de fidélité.

Bah ! il est encore si jeune, il n’a pas assez vu de femmes, pourquoi le priver des autres, ce petit, je lui ferais tort, j’humilierais sa jeunesse en l’isolant, en le remplissant de moi seule. Tout ce travail. Et puis j’ai retrouvé quelque orgueil, depuis que je suis seule.

Enfin, qu’est-ce qui me plaît en lui décidément ? Cette fantaisie exaspérée, cette recherche vorace et mécontente, cette émeute perpétuelle qui l’a fait autour de moi saisir et gâcher les autres, ne jamais m’approcher, mais me jeter des regards de sévère comparaison, ou de défi, ou de regret. J’aimais qu’il se tînt ainsi un peu loin, mais parce que j’étais sûre que c’était autour de moi qu’il tournait. Il avait de ces regards qui me flattaient le cœur. L’homme qui fait passer dans ses yeux une telle allusion est béni des femmes ; ce n’est pas en vain qu’on les fait penser au bonheur.

Après tout, il a déjà vingt-sept ans : il est temps qu’il s’y mette sérieusement. Il pourrait prendre ce qui me reste dans le ventre et dans le cœur, c’est plus que je ne crois, sans doute.

Allons, je suis sentimentale comme les autres. Mais non, je me vante. Je voudrais bien. Mais je brode sur un souci qui n’est pas bien gros. Nous verrons demain. Je vais dormir. D’ailleurs, zut ! qu’y a-t-il au fond de tout cela ? Son épuisement. S’il avait plus d’appétit, il m’aurait désirée et nous aurions déjà engagé la conversation.