Je me hâte d'en venir à ton ingénieux poëme; il me tardait de te dire tout le plaisir que j'ai éprouvé à le lire. Je l'ai déjà relu trois fois et j'en sais des passages par cœur. On trouve à chaque page une foule de vers excellents tels que et vendre à tout venant le pardon que je donne et de peintures pleines de verve et d'esprit comme celle de Lucifer prenant sa lunette pour observer l'ange. Plusieurs de mes amis, qui sont en même temps de nos littérateurs les plus distingués, portent de ton ouvrage le même jugement que moi. Tu vois donc bien, cher papa, que je ne suis pas prévenu par l'amour profond et la tendre reconnaissance que je t'ai vouée pour la vie.
Ton fils soumis et respectueux,
Victor.
Paris, 8 août.
Je crois en vérité M. le général d'Hurbal introuvable. J'ai été à Meudon inutilement. J'espère être plus heureux un de ces jours.
J'attends toujours un mot de M. de Lourdoueix qui ne peut se faire attendre maintenant que la session est presque finie.
Encore un mot, cher papa, malgré l'heure de la poste qui me presse, je ne puis m'empêcher de te dire combien il m'a semblé remarquable que tu aies mis si peu de temps à faire ton joli poëme. Parle-moi de ta santé, de grâce, dans ta prochaine. Ce projet d'aller passer les vendanges près de toi était charmant, j'y ai reconnu toute ta bonté; mais il faut remettre ce bonheur à l'année prochaine, rien alors ne l'entravera.
Le gouvernement se montre peu disposé à accorder à la Société littéraire de Blois l'autorisation sollicitée, d'autant que «MM. les Députés qui s'étaient chargés d'appuyer la demande ne l'ont fait que très faiblement».
Toutefois, on a indiqué au poète un biais—on a, à la direction de la police, l'ironie facile—pour suppléer à cette faveur. La société peut se passer d'être autorisée, ne comptant pas vingt membres. Et, de fait, elle disparut, sans avoir jamais atteint ce chiffre.
Que M. de Chateaubriand revienne au pouvoir[33], Victor aura plus de crédit et se fait fort d'obtenir de lui les droits à la littérature de la ville de Blois.
[33] Chateaubriand n'avait pas seulement été disgracié, mais désavoué par Louis XVIII qui avait cru devoir donner à son mécontentement une publicité pour le moins singulière: «Le vicomte de Chateaubriand ayant dans un écrit imprimé, élevé des doutes sur notre volonté personnelle, manifestée par notre ordonnance du 5 septembre, nous avons ordonné ce qui suit: le vicomte de Chateaubriand cesse, de ce jour, d'être compté au nombre de nos ministres d'État.»