La réaction qui suivit l'assassinat du duc de Berry avait mis fin à cet imbroglio. Avec le ministère Villèle, Chateaubriand acceptait l'ambassade de France à Londres, accompagnait M. de Montmorency au congrès de Vérone (15 octobre 1822), et après la démission de celui-ci, le portefeuille des Affaires étrangères par ordonnance du 28 novembre... Non moins cavalièrement, on verra à la suite de quels événements, ce portefeuille devait lui être retiré le 6 juin 1824.
Il connaît en ce moment l'ennui des formalités administratives qui accompagnent les actes principaux de la vie. Des papiers lui manquent, son père pourrait-il lui procurer une copie de son acte de naissance et un extrait de baptême.
Ne perdant pas le nord, le «bon oncle Louis», le colonel Louis Hugo, commandant le bureau de recrutement de Tulle, a déjà écrit à son neveu pour mettre à profit le crédit au ministère de la Guerre de M. Foucher, son futur beau-père.
Mon cher Papa,
Il y a déjà longtems que j'aurais répondu à ta bonne et chère lettre, si je n'avais désiré te marquer en même tems le résultat définitif de mes démarches pour la Société de Blois. Il n'est pas tel que tu le désirais et c'est une peine qui se mêle au plaisir de t'écrire. Tu sais que le dossier de la Société fut renvoyé (selon l'usage, à ce qu'il paraît) dans les bureaux de la direction générale de la police. Après plusieurs démarches dans ces bureaux, j'obtins enfin il y a quelque tems cette réponse de M. Franchet que le gouvernement ne jugeait pas à propos d'accorder en ce moment aucune autorisation de ce genre; que d'ailleurs la Société de Blois n'étant composée actuellement que de quatorze membres pouvait se passer de cette autorisation, laquelle ne lui deviendrait nécessaire qu'autant qu'elle en porterait le nombre au delà de vingt, cette réponse me fut donnée comme irrévocable. Sentant néanmoins ce qu'elle avait de peu satisfaisant pour la Société, j'ai voulu, avant de te l'envoyer, remonter jusqu'au ministre de l'Intérieur, qui n'a fait que me confirmer d'une manière décisive la réponse du directeur de la police. Je me hâte donc, bien à regret, de t'en faire part. Je pense du reste, mon cher papa, que la Société ne doit pas se décourager. L'obstacle opposé par le gouvernement passera avec les événemens qui le font naître, et d'ailleurs, si jamais M. de Chateaubriand arrivait au ministère, je ne désespérerais pas de le faire lever pour peu que tu le désirasses encore. J'aurais alors, par le moyen de cet illustre ami, un peu plus de crédit. Veuille, je te prie, mon cher papa, transmettre tous ces détails à M. le Secrétaire de la Société, auquel j'aurais eu l'honneur d'écrire si selon mon vif désir, j'avais eu de bonnes nouvelles à vous annoncer. Pour ne rien te cacher, je te dirai très confidentiellement que MM. les députés qui s'étaient chargés d'appuyer la demande ne l'ont fait que très faiblement. Pour moi, j'ai fait bien des pas et des démarches inutiles: mais je n'en aurais, certes, aucun regret, si j'avais réussi.
Maintenant, cher papa, c'est toi que je vais importuner. Tout annonce que mes affaires à l'intérieur vont enfin se terminer et que mon bonheur va commencer. Mais il me faudra mon acte de naissance et mon extrait de baptême. Je m'adresse à toi, mon bon et cher papa, ne connaissant personne à Besançon, je ne sais comment m'y prendre pour obtenir ces deux papiers. Ta bonté inépuisable est mon recours. Je voudrais les avoir dès à présent, car si j'attendais encore, je tremblerais qu'ils n'apportassent du retard à cette félicité qui me semble déjà si lente à venir. Moi qui connais ton cœur, je sais que tu vas te mettre à ma place; pardonne-moi de te causer encore ce petit embarras. Tu nous avais envoyé il y a quatre ans nos actes de naissance: mais en prenant nos inscriptions de droit, nous avons dû les déposer au bureau de l'école, selon la loi, et la loi s'oppose à ce qu'on les restitue. Tu me rendrais donc bien heureux en me procurant cette pièce avec mon extrait de baptême, nécessaire pour l'église, comme tu sais.
Adieu, cher et excellent papa, l'offre que tu me fais dans ta charmante lettre de m'envoyer des vues de Saint-Lazare, dessinées par toi, me comble de joie et d'une douce reconnaissance. Il me serait bien doux de pouvoir placer des ornements aussi chers dans l'appartement qui sera témoin de mon bonheur. Réalise, je t'en prie, cette promesse à laquelle j'attache un si haut prix.
Réponds-moi le plus tôt possible, et parle-moi beaucoup de ta santé, de tes occupations et de ton affection pour tes fils, que peuvent à peine payer tout le respect et tout l'amour de ton
Victor.
Paris, 31 août 1822.