Eugène Hugo, exalté, «un peu fou» depuis des mois, prononça, au cours du dîner de noce des paroles incohérentes. Biscarrat en fut frappé, avertit Abel Hugo, et au sortir de table, ils l'emmenèrent et le firent rentrer chez lui, sans en parler à personne.
Le lendemain matin, on le trouva dans sa chambre, dont il avait allumé tous les flambeaux, vaticinant et tailladant les meubles à coups de sabre. Il était tout à fait fou.
Un drame intime, navrant dans sa simplicité, se cachait sous cette démence et l'expliquait.
«Cet Eugène, qui est mort enfin, après avoir survécu quatorze ou quinze ans à son âme, à son intelligence», mourut, plus discret qu'Arvers, sans trahir son secret. Mais, celui-là même qui écrivit le commencement de cette phrase, leur ami, le collaborateur d'Abel et de Victor au Conservateur littéraire, Gaspard de Pons[46], a soulevé une partie du voile qui le recouvrait.
[46] Né en 1798, «Gaspard de Pons était venu, en 1819, d'Avallon, sa ville natale, à Paris, pour y entrer dans la garde. Il se lia, par son camarade Alfred de Vigny, avec M. Victor Hugo, dont il était l'aîné de deux ans, et dont il devint le collaborateur au Conservateur littéraire, puis à la Muse française». (Edmond Biré: Victor Hugo avant 1830, p. 343).
On lui doit: Constant et Discrète, poème en quatre chants, suivi de Poésies diverses (1819), Amour, A Elle (1824), Inspirations poétiques (1825).
Il figurait, au dire de Jay, (Conversion d'un Romantique, 1830), au nombre des «étoiles de la Pléiade romantique».
Cf. Ch.-M. Des Granges: La Presse littéraire sous la Restauration.
Tous n'ont pas imité la discrétion de Gaspard de Pons. Évariste Boulay-Paty, dans son curieux Journal, publié en 1901, par les soins du Dr Dominique Caillé, dans les Annales de la Société académique de Nantes, écrivait, à la date du 14 mai 1830:
«Je m'en suis revenu avec Soulié, qui est venu passer une heure chez moi. Il m'a dit que Eugène Hugo avait tellement aimé Mme Victor Hugo que, deux ou trois jours après le mariage de son frère, il était devenu fou. C'était un jeune homme qui annonçait le plus beau talent. Fou par sève de chasteté! ô Charenton!»