Mon cher Papa,

C'est auprès du lit d'Eugène malade et dangereusement malade que je t'écris. Le déplorable état de sa raison dont je t'avais si souvent entretenu empirait depuis plusieurs mois d'une manière qui nous alarmait tous profondément, sans que nous pussions y porter sérieusement remède, parce qu'ayant conservé le libre exercice de sa volonté, il se refusait obstinément à tous les secours et à tous les soins. Son amour pour la solitude poussé à un excès effrayant a hâté une crise qui sera peut-être salutaire, du moins il faut l'espérer, mais qui n'en est pas moins extrêmement grave et le laissera pour longtemps dans une position bien délicate. Abel et M. Foucher t'écriront plus de détails sur ce désolant sujet. Pour le moment je me hâte de te prier de vouloir bien nous envoyer de l'argent, tu comprendras aisément dans quelle gêne ce fatal événement m'a surpris. Abel est également pris au dépourvu et nous nous adressons à toi comme à un père que ses fils ont toujours trouvé dans leurs peines et pour qui les malheurs de ses enfants sont les premiers malheurs.

Du moins, dans cette cruelle position, avons-nous été heureux dans le hasard qui nous a fait prendre pour médecin une de tes anciennes connaissances, le docteur Fleury.

Adieu, bon et cher Papa, j'ai le cœur navré de la triste nouvelle que je t'apporte. Notre malade a passé une assez bonne nuit, il se trouve mieux ce matin, seulement son esprit, qui est tout à fait délirant depuis avant-hier, est en ce moment très égaré. On l'a saigné hier, on lui a donné l'émétique ce matin, et je suis auprès de lui en garde-malade. Adieu, adieu, la poste va partir et je n'ai que le temps de t'embrasser en te promettant de plus longues lettres d'Abel et de M. Foucher.

Ton fils tendre et respectueux,
Victor.
Ce 20 décembre 1822.

Le général Hugo ne tarda point à venir voir à Paris son fils malade, et, profitant d'un intervalle lucide, l'emmena à Blois, où il le soigna quelque temps chez lui.

Le répit fut court, Eugène dut, bientôt, être enfermé à nouveau. Dix ans et plus il survécut au naufrage de sa raison et en 1837[49] seulement, il s'éteignit, à Charenton.

[49] Eugène Hugo est mort à Saint-Maurice (Charenton) le 5 mars 1837.

Les tristesses de l'heure présente n'avaient point seules le don de préoccuper la famille Hugo. Outre le colonel, le général avait un autre frère officier, le major Francis[50]. Il les avait fait venir, jadis, l'un et l'autre en Espagne pour servir à leur avancement. La monarchie de Joseph tombée, eux aussi avaient connu la demi-solde et la non-activité. Et les yeux fixés sur l'avenir, ils s'adressaient au neveu bien en cours, lauréat de l'Académie française et membre de l'Académie de Toulouse, marié à la fille d'un chef de bureau à la guerre, lui demandant son appui, rêvant d'une mise en activité, d'un galon de plus ou de deux étoiles.

[50] Le plus jeune frère du général, François-Juste Hugo, né le 3 août 1780.