[95] Ancienne route directe de Blois à Orléans par Saint-Dyé et Cléry, avant que Mme de Pompadour eut fait tracer, sur la rive droite, une nouvelle route, passant devant son château de Menars.

Près de quarante ans plus tard, remerciant de son album, les Rues et Maisons du vieux Blois, le dessinateur Queyroy[96], Hugo vieilli adressait, de Guernesey, cette jolie lettre à l'artiste.

[96] Outre les Rues et Maisons du vieux Blois, on doit au dessinateur Armand Queyroy, qui a été longtemps conservateur du Musée de Moulins, un certain nombre d'eaux-fortes sur Vendôme et la plupart des portraits qui servent de frontispice à chacun des volumes composant la Galerie des Hommes illustres du Vendômois.

Ce n'est plus la prose un peu flottante et souvent impersonnelle des lettres au général. Si les cheveux du poète avaient blanchi, son verbe avait, depuis des années, pris son ampleur et adopté sa formule définitive.

Ce sont là de très belles pages, où magnifiquement, Victor Hugo évoque son arrivée à Blois, son père et son jardin; et, s'éveillant au bord du fleuve, la ville tout entière, désuète mais pleine de grâce, avec son château, ses vieilles maisons et tous ces souvenirs qui sont le passé.

Hauteville-House, 17 avril 1864.

Monsieur, je vous remercie. Vous venez de me faire revivre dans le passé. Le 17 avril 1825, il y a trente-neuf ans aujourd'hui même, (laissez-moi noter cette petite coïncidence intéressante pour moi), j'arrivais à Blois. C'était le matin. Je venais de Paris. J'avais passé la nuit en malle-poste, et que faire en malle-poste? J'avais fait la ballade des Deux Archers[97] puis, les derniers vers achevés, comme le jour ne paraissait pas encore, tout en regardant à la lueur de la lanterne passer à chaque instant des deux côtés de la voiture des troupes de bœufs de l'Orléanais descendant vers Paris, je m'étais endormi. La voix du conducteur me réveilla.—Voilà Blois! me cria-t-il. J'ouvris les yeux et je vis mille fenêtres à la fois, un entassement irrégulier et confus de maisons, des clochers, un château, et sur la colline un couronnement de grands arbres et une rangée de façades aiguës à pignons de pierre au bord de l'eau, toute une vieille ville en amphithéâtre capricieusement répandue, sur les saillies d'un plan incliné, et, à cela près que l'océan est plus large que la Loire et n'a pas de pont qui mène à l'autre rive, presque pareille à cette ville de Guernesey que j'habite aujourd'hui. Le soleil se levait sur Blois.

[97] Ballade VIII; dédiée à Louis Boulanger.

Un quart d'heure après, j'étais rue du Foix, nº 73. Je frappais à une petite porte donnant sur un jardin: un homme qui travaillait au jardin venait m'ouvrir. C'était mon père.

Le soir, mon père me mena sur le monticule qui dominait sa maison et où est l'arbre de Gaston[98]; je revis d'en haut la ville que j'avais vue d'en bas; l'aspect, autre, était, quoique sévère, plus charmant encore. La ville, le matin, m'avait semblé avoir le gracieux désordre et presque la surprise du réveil; le soir avait calmé les lignes. Bien qu'il fît encore jour, le soleil venant à peine de se coucher, il y avait un commencement de mélancolie; l'estompe du crépuscule émoussait les pointes des toits; de rares scintillements de chandelles remplaçaient l'éblouissante diffusion de l'aurore sur les vitres; les profils des choses subissaient la transformation mystérieuse du soir; les roideurs perdaient; les courbes gagnaient; il y avait plus de coudes et moins d'angles. Je regardais avec émotion, presque attendri par cette nature. Le ciel avait un vague souffle d'été.