Ce qui accroît beaucoup le prix de cette croix à mes yeux, c'est que je l'obtiens avec Lamartine, par ordonnance spéciale qui ne nomme que nous deux, attendu, a dit le Roi, qu'il s'agit de réparer une omission. Ces deux décorations ne comptent pas dans le nombre donné au sacre.

Ce qui ajoute aussi un grand charme à mon voyage de Reims, c'est l'espérance de le faire avec notre Charles Nodier[118], auquel j'ai écrit hier, pour qu'il s'arrange de manière à m'avoir pour compagnon. Je dois ajouter à tout ceci que M. de La Rochefoucauld a été charmant, dans cette circonstance, pour Lamartine et moi. Il est impossible de s'effacer plus complètement pour laisser au Roi toute la reconnaissance, de mettre plus de grâce et de délicatesse dans ses rapports avec nous. C'est à lui que nous devons nos croix et c'est lui qui nous remercie. Je dois cette justice haute et entière à un homme qui ne l'obtient pas toujours[119].

[118] «Notre Charles Nodier»! Il faut lire le jugement que portait sur lui, dans une lettre à Albert Stapfer, Prosper Mérimée, son successeur à l'Académie, qui venait de terminer non sans peine, il est à croire, le discours de réception au cours duquel les usages académiques le forçaient à faire son éloge:

«Il m'a fallu lire les œuvres complètes de Nodier, y compris Jean Sbogar. C'était un gaillard très taré qui faisait le bonhomme et avait toujours la larme à l'œil. Je suis obligé de dire, dès mon exorde, que c'était un infâme menteur. Cela m'a fort coûté à dire en style académique. Enfin, vous entendrez ce morceau, si je ne crève pas de peur en le lisant». (Prosper Mérimée; l'homme, l'écrivain, l'artiste. Paris, Journal des Débats, 1907, in-8º. Lettre du 16 octobre 1844, p. 101).

L'article de Charles Nodier sur Han d'Islande, paru dans la Quotidienne, en 1823, l'avait mis en rapport avec Victor Hugo et leurs relations n'avaient point tardé à tourner à l'intimité.

[119] Le vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld. Son passage à la direction des Beaux-Arts fut surtout marqué par l'allongement momentané qu'il fit subir, à l'Opéra, aux jupes des danseuses et par les feuilles de vigne en papier dont il gratifia, au Louvre, les nudités des statues.

Sa haine du nu souffrait, sans doute, en dehors de ses fonctions, des accommodements: à entendre Horace de Viel Castel, il n'aurait pas été sans consoler Zoé du Cayla des amours par trop pures de Louis XVIII.

Le vicomte de la Rochefoucauld fut,—lui aussi,—l'objet de mystifications sans nombre, auxquelles le Mercure de France ne demeura pas toujours étranger.

Je vais donc vous revoir, cher ami, et il me faut cette espérance pour apporter quelque adoucissement au chagrin de quitter mon Adèle pour la première fois. Dites tout cela à ceux de nos bons amis auxquels je n'aurai pas le temps d'écrire.

Votre canif est beau et excellent; votre dessin est d'une bizarrerie charmante. Merci mille fois, et merci surtout de votre franche et tendre amitié.