Ajouterai-je que la dame pour qui ce patron avait été rectifié jouissait d'avantages postérieurs et ne rappelait en rien la fameuse poupée à Jeanneton.
C'était là l'exception; non les avantages postérieurs, mais le pantalon. Peu de femmes souscrivirent à la nouvelle mode. De toutes les clientes de Leroy, le grand couturier du temps, la reine Hortense est seule à en porter, ou du moins à en commander.
Le grand-livre de Leroy, conservé à la Bibliothèque Nationale[142], nous révèle, à côté du compte plutôt modeste de Mlle de Vienne, du Théâtre-Français et des riches costumes de chasse de la reine de Naples, ces voiles d'un ordre plus intime au débit de la fille de Joséphine, pour l'année 1812:
Juin 12. Façon d'un pantalon de percale, 18 francs.
Juin 13. Blanchissage d'un pantalon et de la robe 5 fr.; Façon d'un pantalon avec bordure, 24 francs.
Septembre 27. Façon de deux pantalons de percale garnis de mousseline festonnée à 18 fr.; 36 francs,[143].
Peut-être trouvera-t-on que c'était un peu cher pour la percale, mais c'était une originalité et toute originalité se paie.
L'Impératrice n'avait pas sacrifié, elle, à cette nouveauté. Son trousseau comprenait bien 500 chemise—selle en changeait trois fois par jour—148 paires de bas de soie blancs, 32 de soie rosés, et 18 de couleur chair, mais c'est tout juste si on pouvait leur adjoindre «deux pantalons en soie de couleur chair pour monter à cheval»[144].
A part Hortense et quelques audacieuses que la chose avait pu tenter, les grandes dames de l'Empire ignoraient, comme nos aïeules, «ce petit vêtement inutile et bizarre»[145] et Colombine était dans le vrai, lorsqu'elle transcrivait dans l'ancien Gil Blas, ces spirituelles paroles d'un académicien:
«Voyez-vous, madame, dans ma jeunesse, sous l'Empire, les femmes ne portaient pas de pantalon, si bien que lorsque nous apercevions, ne fut-ce que cinq centimètres de jambe sous la jupe, notre imagination grimpait le long des bas et nous entraînait extasiés vers des régions aussi intimes que délicieuses. Nous ne voyions pas, mais nous savions que nous pourrions voir, le cas échéant: Victor Hugo n'a-t-il pas dit que c'était déjà quelque chose de regarder un mur derrière lequel il y avait quelque chose. Mais, aujourd'hui, quand même nous apercevrions la jambe jusqu'au genou, nous savons que là notre vue serait irrémédiablement arrêtée par un obstacle, que notre voyage suggestif aboutirait à un entonnoir de batiste et nous nous arrêtons découragés au pied du mur»[146].