Il me reste encore un mot à dire sur quelques tribus indiennes, voisines des Têtes-plates et des Pondéras. Au nord de ces derniers, se trouvent les Kootenays; ils habitent la rivière Mac-Gillevray, on les représente comme un peuple très-intéressant. Leur langage est différent de celui de leurs voisins, très-sonore et ouvert, libre des mots gutturaux. Ils sont propres, honnêtes et affables, environ mille en nombre.

Il y a sur la fourche nord-est de la Colombie plusieurs autres tribus sauvages, qui se ressemblent en coutumes, mœurs, manières et langage; en voici les principales: au nord des Kootenays sont les Porteurs, environ quatre mille âmes; au sud de ceux-ci, les sauvages des Lacs, au nombre de cinq cents, résident sur le Lac-aux-flèches; plus au sud encore, sont les Chaudières, environ six cents; à l’ouest de ceux-ci, se trouvent les Sinpavelist, au nombre de mille; plus bas, les Schoopshaps, six cents âmes; à l’ouest et au nord-est, les Okanagans, onze cents; au nord et à l’ouest sont encore différentes nations sur lesquelles je n’ai pu obtenir que de vagues informations.

Le 27 août était le jour que j’avais fixé pour mon départ. Dix-sept guerriers, l’élite des braves des deux nations, se trouvaient de grand matin à l’entrée de ma loge avec trois chefs. Le conseil des anciens les avait désignés pour me servir d’escorte aussi longtemps que je me trouverais dans le pays des Pieds-noirs et des Corbeaux, deux nations si hostiles aux blancs, que les premiers ne leur font jamais quartier lorsqu’ils les rencontrent, mais les massacrent de la manière la plus cruelle; les seconds leur ôtent tout ce qu’ils possèdent, les dépouillent jusqu’à la chemise, et les abandonnent dans le désert pour y périr de faim et de misère; quelquefois ils leur accordent la vie, mais les font prisonniers. Longtemps avant le lever du soleil, toute la nation s’était assemblée autour de ma loge; personne ne parlait, mais la douleur était peinte sur tous les visages. La seule parole qui parut les consoler, fut la promesse formelle d’un prompt retour au printemps prochain et d’un renfort de plusieurs missionnaires. Je fis les prières du matin au milieu des pleurs et des sanglots de ces bons sauvages. Ils m’arrachaient malgré moi les larmes que j’aurais voulu étouffer pour le moment. Je leur fis voir la nécessité de mon voyage; je les excitai à continuer à servir le Grand-Esprit avec ferveur et à éloigner d’eux tout sujet de scandale; je leur rappelai les principales vérités de notre sainte religion. Je leur donnai ensuite pour chef spirituel un Indien fort intelligent, que j’avais eu soin d’instruire moi-même d’une manière plus particulière; il devait me représenter dans mon absence, les réunir soir et matin, ainsi que les dimanches, leur dire les prières, les exhorter à la vertu, ondoyer les moribonds et, en cas de besoin, les petits enfants. Il n’y eut qu’une seule voix, un sentiment unanime d’observer tout ce que je leur recommandais. Les larmes aux yeux, ils me souhaitèrent tous un heureux voyage. Le vieux Grand-Visage se leva et dit: «Robe-noire, que le Grand-Esprit vous accompagne dans votre long et dangereux voyage. Nous formerons des vœux soir et matin, afin que vous arriviez sauf parmi vos frères à Saint-Louis. Nous continuerons à former des vœux jusqu’à votre retour parmi vos enfants des montagnes. Lorsque les neiges disparaîtront des vallées, après l’hiver, lorsque la verdure commencera à renaître, nos cœurs, si tristes à présent, commenceront à se réjouir. A mesure que le gazon s’élèvera, notre joie deviendra plus grande; lorsque les plantes fleuriront, nous nous remettrons en route pour venir à votre rencontre. Adieu!»

Plein de confiance dans le Seigneur qui m’avait préservé jusqu’alors, je partis avec ma petite bande et mon fidèle Flamand, qui voulut continuer à partager mes dangers et mes travaux. Nous remontâmes pendant deux jours la Gallatine, fourche du sud du Missouri; nous passâmes de là par un défilé étroit de trente milles pour nous rendre sur la rivière de la Roche-jaune, le second des grands tributaires du Missouri. Là il nous fallut prendre les plus grandes précautions; c’est pourquoi nous ne formâmes qu’une petite bande. Il fallut traverser des plaines à perte de vue, des terres stériles et arides, entrecoupées de profonds ravins, où à chaque pas on pouvait rencontrer des ennemis aux aguets. Des vedettes étaient envoyées dans toutes les directions pour reconnaître le terrain; toutes les traces laissées soit par les hommes, soit par les animaux, furent attentivement examinées. C’est ici qu’on ne peut s’empêcher d’admirer la sagacité du sauvage; il vous dira le jour du passage de l’Indien à l’endroit où il en voit les traces; il calculera le nombre d’hommes et de chevaux; il distinguera si c’est un parti de guerre ou de chasse; même à l’empreinte des souliers, il reconnaîtra la nation qui a foulé le terrain. Tous les soirs, nous choisissions un lieu favorable pour y asseoir notre camp, et nous construisions à la hâte un petit fort avec des troncs d’arbres secs, pour nous mettre à l’abri contre une attaque soudaine.

Cette région est le repaire des ours gris: c’est l’animal le plus terrible de ce désert; à chaque pas, nous en rencontrions les traces effrayantes. Un de nos chasseurs en tua un et l’apporta au camp: ses pattes avaient treize pouces de long, et ses ongles en avaient sept. La force de cet animal est surprenante. Un sauvage m’a assuré que d’un seul coup de patte il avait vu un de ces ours arracher quatre côtes à un buffle, qui tomba mort à ses pieds. Un autre de ma compagnie passant à la course près du bois de saules très-épais (c’est la retraite de l’ours lorsqu’il a ses petits), une ourse s’élança avec fureur vers son cheval, mit sa patte formidable sur la croupe du coursier, et, déchirant les chairs jusqu’aux os, le renversa avec son cavalier. Heureusement pour mon homme, en un clin d’œil il fut debout, fusil en main, et il eut la satisfaction de voir son terrible adversaire retourner dans les saules avec la même précipitation qu’il en était sorti. Il est cependant rare qu’un ours attaque l’homme, à moins que ce dernier n’arrive subitement sur lui ou qu’il ne le blesse. Si on le laisse passer sans injure, il se retire, montrant que la crainte de l’homme est sur lui comme sur tous les autres animaux.

Pendant plusieurs jours, nous dirigeâmes notre course par le bas-fond de la Roche-jaune. Le buffle y était rare; car quelques jours auparavant, des partis de guerre avaient parcouru les mêmes plaines. Toute la contrée le long de cette rivière est très-graveleuse et remplie de cailloux rouges et oblongs, formés par les eaux; çà et là on voyait de petits bois dans le lointain sur les bords des rivières: Au-dessous de l’embouchure de la Rivière-à-Klark, la Roche-jaune rase de hauts rochers. Nous les escaladâmes par un petit sentier étroit, pour gagner les terres hautes ou plutôt une chaîne de coteaux raboteux qu’il fallait traverser pendant six jours. Dans cette marche, nous eûmes beaucoup à souffrir de la soif. Nous trouvâmes toutes les sources épuisées et les lits des ruisseaux à sec. La plage entière était couverte de fragments détachés de rochers volcaniques; à peine une trace de végétation s’y faisait remarquer. Deux petites hauteurs et des bancs de sable s’y montraient par intervalle, légèrement couverts de cèdres rouges d’une petite croissance; mais en général nous n’y vîmes aucune autre végétation qu’une mauvaise herbe d’une crue mince et rabougrie; des pommes de roquette (espèce de cactus épineux), et quelques variétés de plantes, qui, pareilles aux cactus, croissent le mieux dans le sol le plus aride et le plus ingrat. Les débris des hauts coteaux et des rochers, les tables angulaires de pierre à sable se trouvaient partout entassés au-dessus du sol, comme on trouve les glaçons entassés sur les bancs et les bords des rivières; souvent ils s’élevaient en pyramides solitaires et ressemblaient aux différentes formes d’obélisques.

Chemin faisant, nous aperçûmes souvent des traces de chevaux. Le 5 septembre, nous arrivâmes à un endroit où une heure auparavant une troupe nombreuse de cavaliers avait passé. Etaient-ce des alliés ou des ennemis? Je ferai observer ici que, dans ces solitudes, bien que les hurlement des loups, les sifflements des serpents venimeux, le rugissement du tigre et de l’ours gris soient capables de glacer d’épouvante, cette terreur n’a rien de comparable à celle que jettent dans l’âme du voyageur les traces fraîches d’hommes et de chevaux, ou les colonnes de fumée qu’il voit s’élever dans le voisinage. A l’instant même l’escorte se réunit pour délibérer; chacun examina son arme à feu, aiguisa son couteau et la pointe de ses flèches, et fit tous les préparatifs pour une résistance à mort; car se rendre en pareille rencontre serait s’exposer à périr dans les plus affreux tourments. Nous résolûmes de suivre le sentier, déterminés à connaître les individus qui nous devançaient; il nous conduisit à un monceau de pierres entassées sur une petite éminence. Là de nouveaux signes se manifestèrent: ces pierres étaient teintes d’un sang fraîchement répandu; mes sauvages, réunis à l’entour, les examinaient avec une morne attention. Le chef principal, homme de beaucoup de sens, me dit aussitôt: «Mon Père, je crois pouvoir vous donner l’explication de ce que nous avons sous les yeux. Les Corbeaux ne sont pas loin; dans deux heures nous les verrons. Si je ne me trompe, nous sommes sur un de leurs champs de bataille; ici leur nation doit avoir essuyé quelque grande perte. Ce monceau de pierres a été érigé comme un monument à la mémoire des guerriers qui ont succombé sous les coups de leurs ennemis. Ici les mères, les épouses, les sœurs, les filles de ceux qui sont morts (voyez-en les traces) sont venues pleurer sur leurs tombeaux. Il est d’usage parmi elles de se déchirer le visage, de se faire des incisions dans les bras et les jambes, et de répandre leur sang sur ces pierres, en faisant retentir en même temps les airs de leurs cris et de leurs lamentations.»

Il ne se trompait pas; bientôt nous aperçûmes une troupe considérable de sauvages à la distance d’une lieue. C’étaient en effet des Corbeaux qui retournaient à leur camp après avoir payé le tribut du sang à quarante de leurs guerriers, massacrés deux ans auparavant par la tribu des Pieds-noirs. Comme ils sont en ce moment alliés des Têtes-plates, ils nous reçurent avec les plus grands transports de joie. Bientôt nous rencontrâmes des groupes des femmes couvertes de sang caillé, et tellement défigurées, qu’elles faisaient à la fois compassion et horreur. Elles renouvellent pendant plusieurs années cette scène de deuil, lorsqu’elles passent près des tombeaux de leurs parents; et tant que la moindre tache de sang leur reste sur le corps, elles ne peuvent se laver.

Les chefs des Corbeaux nous reçurent avec cordialité et nous donnèrent un grand festin. La conversation fut vraiment plaisante; comme la langue des deux nations est différente, elle se fit par signes. Toutes les tribus de cette partie de l’Amérique correspondent de même et s’entendent parfaitement. Bientôt les Corbeaux eurent envie d’acheter les beaux chevaux des Têtes-plates. Voici comment un marché se conclut sous mes yeux. Un jeune chef Corbeau, d’une taille gigantesque et couvert de ses plus beaux vêtements, s’avança au milieu de l’assemblée en conduisant son cheval par la bride, et le plaça devant le Tête-plate, comme pour l’offrir en échange du sien. Celui-ci, ne donnant aucun signe d’approbation, le Corbeau mit alors à ses pieds son fusil, ensuite son manteau d’écarlate, puis tous ses ornements les uns après les autres, puis ses guêtres encore, et enfin ses souliers. Le Tête-plate prit alors le cheval par la bride, ramassa les effets, et le marché fut conclu sans dire mot. Le chef Corbeau, tout dépouillé qu’il était de son beau plumage et de ses beaux habits, s’élança avec joie sur son nouveau coursier; il fit plusieurs fois à la course le tour du camp, jetant des cris de triomphe et essayant le cheval dans toutes ses allures.

La richesse principale des sauvages de l’Ouest consiste en chevaux; chaque chef et chaque guerrier en possèdent en grand nombre, qu’on voit paître par troupeaux autour de leur camp. Ils sont pour eux des objets de trafic en temps de paix, et de butin à la guerre, en sorte qu’ils passent souvent d’une tribu à l’autre à de très-grandes distances. Les chevaux que les Corbeaux possèdent sont tirés principalement des races maronnes des prairies: ils en avaient cependant volé plusieurs aux Scioux, aux Sheyennes, et à quelques autres tribus du Sud-ouest, qui elles-mêmes les avaient dérobés aux Espagnols dans leurs excursions sur le territoire mexicain. On considère les Corbeaux comme les plus infatigables maraudeurs des plaines; ils passent et repassent les montagnes en tous sens, emportant à un bord ce qu’ils ont volé sur l’autre. C’est de là que leur vient le nom d’Abshâroké, qui signifie Corbeau. Dès leur enfance, ils s’exercent à ce genre de larcin; ils y acquièrent une habileté étonnante; leur gloire augmente avec le nombre de leurs captures; aussi un voleur accompli est-il à leurs yeux un héros. Leur pays paraît s’étendre depuis les Côtes-noires jusqu’aux Montagnes Rocheuses, embrassant les montagnes de la Rivière-au-Vent, et toutes les plaines et vallées qu’arrosent ses eaux, ainsi que la Roche-jaune, la Rivière-à-la-Poudre et les eaux supérieures de plusieurs branches de la Plate. Le sol et le climat de ce pays sont très-variés; il y a de vastes plaines de sable et d’argile; on y trouve des fontaines d’eau chaude, des mines de charbon; le gibier y est partout très-abondant. Ce sont les plus beaux sauvages que j’aie rencontrés dans mes courses.