Je fis route pendant deux jours avec cette tribu indienne; ils se trouvaient dans l’abondance, et, selon leur coutume, ils passaient le temps en réjouissances et festins. Comme je n’ai rien de caché pour vous, j’espère que vous ne serez pas scandalisé en apprenant que, dans une seule après-dînée, j’ai assisté à vingt différents banquets; à peine m’étais-je assis dans une loge qu’on venait m’appeler à une autre. Mais mon estomac n’étant pas si complaisant que celui des Indiens, je me contentais de goûter de leurs ragoûts, et, pour un petit morceau de tabac, des mangeurs dont j’avais pris la précaution de me faire accompagner avaient soin de vider le plat pour moi.
De ce camp nous nous dirigeâmes sur la Grosse-Corne, le plus grand tributaire de la Roche-jaune; c’est une belle et large rivière dont les eaux sont pures comme le cristal. Elle traverse des plaines très-étendues, bien boisées sur ses deux rives, qui offrent de beaux pâturages. Nous y trouvâmes un autre camp de Corbeaux, au nombre d’environ mille âmes. Eux aussi nous reçurent avec les plus grandes démonstrations d’amitié, et il fallut encore passer la journée en allant de festin à festin. Je saisis une occasion favorable pour leur parler sur différents points de la religion. Comme je leur dépeignais vivement les tourments de l’enfer, et que je leur disais que le Grand-Esprit l’avait préparé pour les prévaricateurs de ses lois, l’un des chefs fit une exclamation que je ne saurais vous rendre, et me dit: «Je crois qu’il n’y en a que deux dans toute la nation des Corbeaux qui n’iront pas à cet enfer dont vous nous parlez, c’est la loutre et la belette; ce sont les seuls que je connaisse qui n’aient jamais ni tué, ni volé, ni commis les excès que votre loi défend. Je pourrais cependant me tromper; dans ce cas, nous irons tous de compagnie en enfer.» Le lendemain, je partis; l’un des principaux chefs me fit présent d’une belle cloche et la pendit au cou de mon cheval. Il m’invita à faire avec lui le tour du camp; je le suivis, et ma bête faisait sonner sa clochette. Il m’accompagna ensuite par civilité à la distance de six milles de son village.
Après avoir passé encore quelques jours à surmonter les difficultés du passage, à travers des côtes stériles et entrecoupées, nous arrivâmes enfin au premier fort de la Compagnie des pelleteries. On l’appelle le fort des Corbeaux. Les Américains qui y résident nous reçurent avec beaucoup de bienveillance et d’amitié, et je m’y rétablis bien vite de mes fatigues. C’est ici seulement que la fièvre intermittente m’a entièrement quitté. Les Têtes-plates y édifièrent tout le monde par leur piété. Dans le fort aussi bien que dans le camp, et lorsque nous étions en route, nous ne manquions jamais de nous rassembler soir et matin pour dire les prières en commun et pour chanter quelques cantiques à la louange de Dieu.
J’avais fixé mon départ du fort au 13 septembre. Je résolus de me séparer ici de mes fidèles Têtes-plates. Je leur déclarai que le pays dans lequel j’allais entrer était encore plus dangereux que la région que nous venions de parcourir ensemble, puisqu’il y passait sans cesse des partis de guerre des Pieds-noirs, des Assiniboins, des Gros-Ventres, des Arikaras et des Scioux, nations qui leur avaient toujours été hostiles; que je n’osais davantage exposer leur vie; que je remettais entre les mains de la Providence le soin de ma conservation, et qu’aidé de cette protection divine, je n’avais rien à craindre. Je les exhortai en même temps à continuer à servir le Grand-Esprit avec ferveur; et réitérant mes promesses d’un prompt retour en compagnie d’autres missionnaires, je les embrassai tous et leur souhaitai un heureux voyage.
Mon Flamand et moi, nous commençâmes avec courage le trajet solitaire et dangereux de plusieurs centaines de milles que nous avions à parcourir ensemble à travers un désert inconnu, où nul chemin n’était tracé, et sans autre guide que la boussole. Longtemps nous suivîmes le cours de la Roche-jaune, excepté dans quelques endroits où des chaînes de rochers interceptaient notre marche en nous obligeant à faire de grands circuits et à travers des coteaux raboteux de quatre à cinq cents pieds d’élévation. A chaque pas, nous apercevions des forts que les partis de guerre élèvent pour le temps de leurs courses, de meurtre et de pillage; ils pouvaient contenir des ennemis aux aguets à l’heure même que nous y passions. Une solitude pareille avec ses horreurs et ses dangers a cependant un avantage bien réel; c’est un lieu où l’on voit constamment la mort en face, et où elle se présente sans cesse à l’imagination sous les formes les plus hideuses. On y sent d’une manière toute particulière qu’on est tout entier sous la main de Dieu. Il est facile alors de lui offrir le sacrifice d’une vie qui est bien moins à vous qu’au premier sauvage qui voudra la prendre, et de former les résolutions les plus généreuses dont un homme soit capable. C’est bien là, en effet, la meilleure retraite que j’aie faite de ma vie. Ma seule consolation était l’objet pour lequel j’avais entrepris le voyage; mon guide, mon soutien, mon refuge, c’était la Providence paternelle de mon Dieu.
Le deuxième jour du voyage, j’aperçus de grand matin en m’éveillant, à la distance d’un quart de mille, la fumée d’un grand feu; une pointe de rocher nous séparait seule d’un parti de guerre sauvage. Sans perdre de temps, nous sellâmes nos chevaux et partîmes au grand galop; enfin nous gagnâmes la côte, et, traversant les ravins et le lit sec d’un torrent, nous atteignîmes le sommet sans être aperçus. Nous fîmes ce jour de quarante à cinquante milles sans nous arrêter, et nous ne campâmes que deux heures après le coucher du soleil, de crainte que les sauvages, rencontrant nos traces, ne nous poursuivissent. La même crainte nous empêcha d’allumer du feu; il fallut donc se passer de souper. Je me roulai dans ma couverture et je m’étendis sur le gazon en me recommandant au bon Dieu. Mon grenadier, plus brave que moi, ronfla bientôt comme une machine à vapeur en plein mouvement; passant par toutes les notes d’une gamme chromatique, il terminait par un profond soupir, en guise d’accord, chacun des tons sur lesquels il préludait. Quant à moi, j’eus beau me tourner à droite, je passai ce qu’on appelle une nuit blanche. Le lendemain au point du jour, nous étions déjà en route; il fallut user des plus grandes précautions, parce que le pays que nous avions à parcourir offrait les dangers les plus grands. Vers midi, nouveau sujet d’alarme; un buffle venait d’être tué depuis environ deux heures dans un endroit où nous devions passer; on lui avait ôté la langue, les os à moelle et quelques autres morceaux friands. Nous tressaillîmes à cette vue en pensant que l’ennemi n’était pas loin; et cependant nous aurions dû plutôt remercier le Seigneur, qui nous avait ainsi préparé des aliments pour notre repas du soir. Nous nous dirigeâmes du côté opposé aux traces des sauvages, et la nuit suivante nous campâmes parmi des rochers qui servent de repaire aux tigres et aux ours. J’y fis un bon somme. Pour cette fois, la musique ronflante de mon compagnon ne me troubla pas.
Nous nous mettions toujours en route de bon matin; mais c’était chaque fois pour affronter de nouveaux dangers, pour rencontrer çà et là les traces récentes de pieds d’hommes et de chevaux. Vers dix heures, nous arrivâmes dans un camp abandonné de quarante loges; les feux n’étaient pas encore éteints; heureusement nous n’y découvrîmes personne. Enfin nous revîmes le Missouri, mais dans un endroit où une heure auparavant cent loges d’Assiniboins venaient de le traverser. Ce n’est là qu’une faible esquisse du dangereux trajet que j’ai fait du fort des Corbeaux au fort Union, situé à l’embouchure de la Roche-jaune.
Je racontai un jour ces particularités à un chef sauvage; il me répondit aussitôt: «Le Grand-Esprit a ses manitous (esprits tutélaires): il les a envoyés sur vos pas au-devant de vous, pour étourdir et mettre en fuite les ennemis qui auraient pu vous nuire.» Un chrétien n’aurait pu mieux me rappeler le beau texte des Psaumes: Angelis suis mandavit de te, ut custodiant te in omnibus viis tuis. Jamais je ne me suis aperçu davantage qu’une Providence toute spéciale protége le pauvre missionnaire. Le pays de la Roche-jaune abonde en gibier; je ne crois pas qu’il y ait dans l’Amérique entière une contrée plus favorable à la chasse. Je me trouvai pendant sept jours au milieu des troupeaux innombrables de buffles. A tout moment j’apercevais des bandes d’élans majestueux bondir dans cette solitude animée, tandis que des nuées de gazelles s’enfuyaient devant nous avec la rapidité du trait. L’ashata ou grosse-corne parut seule ne pas s’inquiéter de notre présence; ces animaux se reposaient par bandes ou folâtraient sur des projections de rochers escarpés au-dessus de la portée de fusil. Le chevreuil y est abondant, particulièrement le chevreuil à queue noire, qu’on ne trouve guère que dans des pays montagneux. C’est un noble et bel animal, couvert d’une pélisse de brun foncé; on le voit bondir des quatre pieds à la fois, et ses mouvements sont si vifs qu’il paraît à peine toucher la terre. Toutes les rivières et ruisseaux, que nous traversâmes dans notre course, donnaient des marques évidentes que l’industrieux castor, la loutre et le rat musqué étaient encore les possesseurs paisibles de leurs eaux solitaires. Les canards, les oies et les cygnes n’y manquaient pas. Ce pays abonde en charbon et en mines de fer. La Roche-jaune m’a paru remplie de courants; elle n’est pas navigable, si ce n’est au milieu de l’été, lorsque les eaux, à la fonte des neiges, se précipitent en torrents des montagnes.
Le fort Union est le plus vaste et le plus beau des forts que la Compagnie des pelleteries possède sur le Missouri; il est situé à deux mille deux cents milles de Saint-Louis. Les messieurs qui y résident nous comblèrent de politesses; ils ne pouvaient revenir de leur étonnement au sujet du dangereux voyage que nous venions si heureusement de terminer. Pendant notre séjour parmi eux, ils fournirent libéralement à tous nos besoins; et à notre départ pour le village des Mandans, ils nous chargèrent de toutes sortes de provisions. Je leur en conserverai pendant toute ma vie la plus grande reconnaissance.
Après avoir régénéré quelques enfants métis dans les saintes eaux du baptême, je partis du fort le 23 septembre. Le trajet jusqu’au village des Mandans nous prit dix jours. Le sol que le grand fleuve parcourt est beaucoup plus fertile que celui de la Roche-jaune; c’est cependant toujours la même vaste prairie, diversifiée par de hautes côtes et plutôt par des montagnes sillonnées de ravins. Les lits des rivières sont à sec pendant une partie de l’année; mais elles s’enflent à une hauteur prodigieuse dans la saison des pluies. Sur le penchant des côtes et dans les bas-fonds, sur les bords des rivières, on trouve çà et là de beaux bocages; mais en général toute la région ne présente à l’œil qu’une plaine ondulante, couverte de gazon et de différentes herbes. Le sol y est fortement imprégné de soufre, de couperose, d’alun et de sel de glauber; les strates de terre colorent fortement les rivières qui les traversent, et avec les éboulements des bancs du Missouri, communiquent aux eaux de cet immense fleuve les matières qui les rendent bourbeuses. Il y a dans cette région quelques endroits sablonneux remplis de curiosités naturelles; j’y remarquai de gros troncs d’arbres et des ossements de différentes espèces d’animaux pétrifiés; j’y trouvai entre autres un gros crâne de buffle, changé en pierre rouge comme le porphyre. Je l’ai porté à une grande distance; mais l’embarras que cette charge me causait, et la fatigue des chevaux qui trouvaient à peine de quoi se nourrir dans cette saison de l’année, me forcèrent bientôt à l’abandonner avec regret dans la prairie, comme j’avais été obligé de faire auparavant dans les Côtes-noires et dans les Montagnes Rocheuses de toutes les autres curiosités que j’avais ramassées.