Nous rencontrâmes sur notre route un parti de guerre de quinze Assiniboins, qui revenaient d’une expédition infructueuse contre les Gros-Ventres du Missouri. C’est dans ces sortes d’occasions que la rencontre des sauvages est principalement dangereuse. Retourner dans leur pays sans chevaux, sans prisonniers, sans chevelures, c’est pour eux le comble du déshonneur et de la honte; aussi nous montrèrent-ils beaucoup de mécontentement, et leur regard n’avait rien que de sinistre. Cependant ces sauvages sont poltrons; ils étaient d’ailleurs mal armés. J’étais accompagné de trois hommes du fort qui se rendaient chez les Arikaras avec une bande de chevaux, et quoique nous ne fussions que cinq, chacun de nous mit la main sur son arme; et affectant un air de détermination, nous eûmes un petit entretien avec eux et nous continuâmes notre route sans être molestés. Le lendemain, nous traversâmes, sur les bords du Missouri, une forêt qui avait été en 1835 le quartier d’hiver des Gros-Ventres, des Arikaras et des Mandans; c’était là que ces malheureuses nations avaient été attaquées par l’épidémie qui, dans le courant de cette année, fit tant de ravages parmi les tribus indiennes; plusieurs milliers de sauvages moururent de la petite vérole. Nous remarquâmes, en passant, que les cadavres, enveloppés dans des peaux de buffle, étaient restés attachés aux branches des plus gros arbres. Ce cimetière sauvage offrait une vue bien triste et bien lugubre; il donna occasion à mes compagnons de voyage de raconter plusieurs anecdotes aussi déplorables que tragiques. A deux journées de là nous rencontrâmes les misérables restes de ces trois infortunées tribus. Les Mandans, qui ne forment guère aujourd’hui qu’une dizaine de familles, se sont unis aux Gros-Ventres, qui eux-mêmes s’étaient joints aux Arikaras; ils sont ensemble environ trois mille. Quelques jeunes gens, nous ayant aperçus de loin, donnèrent avis aux chefs de l’approche d’étrangers. Ils se précipitèrent aussitôt par centaines au-devant de nous: mais les trois hommes du fort Union se firent connaître, et me présentèrent à leurs chefs en qualité de Robe-noire des Français. Ils nous reçurent avec les plus grandes démonstrations d’amitié et nous forcèrent de passer l’après-dînée et la nuit dans leur camp. Les marmites furent bientôt remplies dans toutes les loges, et les morceaux de rôti mis au feu pour fêter notre arrivée. C’était encore ici, comme parmi les Corbeaux, une succession d’invitations aux festins qu’il nous fallut parcourir jusqu’à minuit. S’y refuser, eût été le comble de l’impolitesse, et ils nous croient d’ailleurs aussi capables qu’eux-mêmes de manger à toute outrance et à toute heure du jour et de la nuit. Un sauvage est un être singulier sur ce rapport; il est insatiable et infatigable; on le trouve toujours prêt lorsqu’il s’agit de manger; mais j’ajouterai en même temps que, dans la disette, il est d’une patience admirable, et observe le jeûne le plus rigoureux pendant des semaines entières.
Ces sauvages nous aidèrent le lendemain à traverser le Missouri dans leurs canots de buffle. Ces canots ont la forme d’un panier rond fait de saules entrelacés d’un pouce d’épaisseur, et qu’on couvre d’une peau de buffle. Les femmes conduisent ce bateau de leur fabrique avec beaucoup de dextérité. Le poids et le nombre de personnes que ces canots portent est vraiment étonnant. Nos chevaux, qui nous avaient suivis à la nage, s’embourbèrent jusqu’au cou sur la rive opposée; il fallut un demi-jour de travail pour les retirer de la vase.
Le même soir, nous arrivâmes au premier village permanant des Arikaras. Leurs maisons sont très-commodes et spacieuses; elles sont formées de quatre gros troncs d’arbres dressés et fourchus qui supportent les poutres et une charpente de grosses perches entrelacées d’osiers; toute la construction est couverte de terre. Un trou creusé dans la terre au milieu de la loge sert de foyer, et une ouverture au sommet laisse échapper la fumée et admet le jour. Dans l’intérieur, la loge est entourée d’alcoves, semblables aux hamacs d’un navire, et cachées au moyen de peaux en guise de rideaux. A l’extrémité de chaque loge, ou bien sur le sommet, on voit une espèce de trophée de chasse ou de guerre, consistant en deux ou plusieurs têtes de buffle peintes d’une manière bizarre, et surmontées de boucliers, d’arcs, de carquois et d’autres armes.
D’ordinaire, ces Arikaras ne portent d’autre vêtement qu’une ceinture. Les jours de fête, ils mettent une belle tunique, des guêtres et des souliers de peau de gazelle brodés en porc-épic teint de vives couleurs; puis ils s’enveloppent d’un manteau de buffle chargé d’ornements et de couleurs, jettent sur l’épaule gauche leur carquois rempli de flèches, et se couvrent la tête d’un bonnet de plumes d’aigle. Celui qui tue un ennemi sur sa propre terre se distingue par des queues d’animaux qu’il s’attache aux jambes. Celui qui tue un ours gris porte les griffes de cet animal en forme de collier, c’est le plus glorieux trophée d’un chasseur indien. Le guerrier qui revient de l’ennemi avec une ou plusieurs chevelures, peint une main rouge à travers une bouche, pour montrer qu’il a bu du sang de ses ennemis.
Les guerriers des Arikaras et des Gros-Ventres, avant de partir pour la guerre, observent un jeûne rigoureux, ou plutôt ils s’abstiennent totalement de boire et de manger pendant quatre jours. Dans cet intervalle, leur imagination s’exalte jusqu’au délire; soit affaiblissement de leurs organes, soit effet naturel des projets belliqueux qu’ils nourrissent, ils prétendent avoir d’étranges visions. Les anciens et les sages de la tribu, appelés à donner l’interprétation de ces rêves, en tirent des augures plus ou moins favorables au succès de l’entreprise; leurs explications sont reçues comme des oracles sur lesquels l’expédition sera fidèlement réglée. Tant que dure le jeûne préparatoire, les guerriers se font des incisions sur le corps, s’enfoncent dans la chair des morceaux de bois au-dessous de l’omoplate, y attachent des liens de cuir, et se font suspendre à un poteau fixé horizontalement sur le bord d’un abîme qui a cent cinquante pieds de profondeur; souvent même ils se coupent un ou deux doigts, qu’ils offrent en sacrifice au Grand-Esprit, afin qu’il leur accorde des chevelures dans la guerre qu’ils vont entreprendre. Dans une de leurs dernières escarmouches contre les Scioux, les Arikaras tuèrent vingt de leurs ennemis et en placèrent les cadavres en tas au milieu de leur village. Alors commença leur grande danse de guerre; hommes, femmes et enfants y assistaient. Après avoir longuement célébré les exploits de leurs braves, ils se jetèrent comme des bêtes féroces sur ces corps inanimés, les hachèrent en pièces et en attachèrent les lambeaux au bout de longues perches, qu’ils portèrent en dansant jusqu’à ce qu’ils eussent fait plusieurs fois le tour du village.
On ne saurait se faire une idée de la cruauté d’un grand nombre de ces tribus sauvages, dans les guerres continuelles qu’ils font à leurs voisins. Quand ils savent que les guerriers d’une tribu rivale sont partis pour la chasse, ils entrent inopinément dans leur village, massacrent les enfants, les femmes et les vieillards, et emmènent prisonniers tous les hommes qu’ils peuvent conduire. Quelquefois ils se placent en embuscade, ils laissent passer tranquillement une partie de la bande, tout à coup ils jettent un cri affreux et font pleuvoir sur l’ennemi une grêle de balles et de flèches. Un combat à mort commence aussitôt; ils s’élancent les uns sur les autres le casse-tête et la hache à la main, et font une horrible boucherie, se glorifiant de leur valeur, et vomissant un torrent d’injures contre les malheureux vaincus. La mort s’y montre sous mille formes hideuses, dont le spectacle, qui glacerait d’épouvante tout homme civilisé, ne fait au contraire qu’enflammer la rage de ces barbares. Ils insultent et foulent aux pieds les cadavres mutilés; ils arrachent les chevelures, se roulent dans le sang comme des bêtes féroces, souvent même ils dévorent les membres palpitants de ceux qui respirent encore. Les vainqueurs retournent à leur village, entraînant avec eux leurs prisonniers destinés au supplice. Les femmes viennent à leur rencontre en jetant des hurlements épouvantables dans la supposition qu’elles auront à pleurer la mort de leurs maris ou de leurs frères. Un héraut proclame les détails circonstanciés de l’expédition; on fait l’appel nominal des guerriers, et leur absence indique qu’ils ont succombé. Alors les cris perçants des femmes se renouvellent, et leur désespoir présente une scène de rage et de douleur qui passe l’imagination. La dernière cérémonie est la proclamation de la victoire: oubliant aussitôt leurs propres malheurs, elles s’empressent de célébrer le triomphe de leur nation; par une transition inexplicable, elles passent dans un instant d’un deuil frénétique à la joie la plus extravagante.
Je ne saurais trouver des paroles pour vous décrire les tourments qu’ils infligent au pauvre prisonnier dévoué à la mort; l’un lui arrache les ongles jusqu’à la racine, un autre lui mord la chair des doigts, fait entrer le doigt déchiré dans son calumet et en fume le sang; on leur écrase les doigts des pieds entre deux pierres, on leur applique des fers rouges sur toutes les parties du corps, on les écorche vifs, et on se repaît de leurs chairs palpitantes. Ces cruautés continuent pendant plusieurs heures, quelquefois pendant une journée entière, jusqu’à ce que la victime succombe à tant d’affreux tourments. Les femmes, comme de véritables furies, l’emportent souvent en cruauté sur les hommes dans ces scènes d’horreur. Pendant tout cet horrible drame, les chefs de la tribu sont tranquillement assis autour du poteau où se débat la victime; ils fument et regardent ces scènes tragiques sans la moindre émotion. Souvent le prisonnier ose braver ses bourreaux avec une froideur vraiment stoïque: «Je ne crains point la mort, s’écrie-t-il; ceux qui craignent vos tourments sont des poltrons, ils sont au-dessous des femmes. Que mes ennemis soient confondus; ils ne m’arracheront aucune plainte; qu’ils enragent, qu’ils se désespèrent. Oh! si je pouvais les dévorer et boire leur sang dans leur crâne jusqu’à la dernière goutte!»
Nous arrivâmes enfin au grand village des Arikaras, qui n’est qu’à dix milles de celui des Mandans. La Compagnie des pelleteries y a aussi un fort. Je fus surpris de trouver autour des habitations de beaux champs de maïs, cultivés avec le plus grand soin. Ces Indiens continuent à fabriquer les mêmes pots de terre (et chaque loge en possède plusieurs) qu’on trouve dans les anciens tombeaux sauvages répandus dans les Etats-Unis, et que les antiquaires du pays présument avoir appartenu à une race antérieure à celle des sauvages d’aujourd’hui. Les jongleurs ou conjureurs des Arikaras jouissent d’une grande réputation parmi les Indiens, à cause des tours étonnants qu’ils exécutent pour se donner plus d’importance; ils prétendent avoir des communications avec l’esprit de ténèbres. Ils plongent leurs bras jusqu’au coude dans l’eau bouillante (par le moyen du jus d’une certaine racine, dont ils se frottent les bras). Ils mangent du feu et se tirent des flèches sans se nuire. Un tour me surprit beaucoup, quoique le sauvage ne voulût pas l’exécuter en ma présence, disant que ma médecine (religion) était plus forte que la sienne. Il se fit garrotter les mains, les pieds, les jambes et les bras par mille nœuds; on l’enferma ensuite dans un grand filet, puis dans une peau de buffle. Celui qui le garrottait lui avait promis son cheval s’il se débarrassait de ses liens; une minute après il sortit libre de toute entrave, à la grande surprise de tous les spectateurs. Le commandant du fort lui offrit un autre cheval s’il voulait lui communiquer son secret; il fut pris au mot. «Faites-vous lier, lui dit le sorcier; j’ai dix esprits invisibles qui sont à mes ordres; j’en détacherai trois de ma bande pour vous les donner; ils vous détacheront, mais n’en ayez pas peur, car ils vous accompagneront partout.» Le commandant fut déconcerté par ce propos du sauvage et n’osa accepter l’offre.
Le 6 octobre, je me remis en route pour le fort du petit Missouri au fort Pierre. C’est le grand entrepôt des marchandises de la Compagnie destinées aux besoins des sauvages qui habitent le fleuve. Comme sur la Roche-jaune, je fus encore sans guide dans ce voyage de dix jours. Un Canadien, qui devait faire la même route, nous accompagna. On s’accoutume par degré à braver les dangers. Pleins de confiance dans la protection de Dieu, nous cherchions notre route dans un pays où il n’y a aucun chemin de frayé, et guidés par la boussole à travers ces plages désertes, comme le nautonnier sur le vaste Océan. Les habitants du fort nous avaient bien recommandé d’éviter la rencontre des Jantonnais, des Santées, des Ampapas, des Ogallalas, des Pieds-noirs et des Scioux. Nous avions cependant à traverser les plaines qu’ils parcourent. Le troisième jour, un parti de Jantonnais et de Santées, qui se tenaient cachés derrière une butte, nous surprit à l’improviste; mais bien loin de nous en vouloir, ils nous comblèrent d’amitiés, et après avoir fumé avec nous le calumet de paix, ils nous fournirent des provisions pour la route. Le lendemain, nous rencontrâmes plusieurs autres partis qui nous témoignèrent tous la même amitié et les mêmes attentions; ils nous donnèrent la main, et nous fumâmes avec eux. Le cinquième jour, nous nous trouvâmes dans le voisinage des Scioux-Pieds-noirs, une tribu détachée des Pieds-noirs des montagnes. Le nom seul et la race dont ils descendent nous effrayaient; nous marchions donc autant que possible dans les ravins pour nous cacher à l’œil perçant des sauvages qui rôdaient dans les plaines. Vers midi, nous nous arrêtâmes près d’une belle fontaine pour prendre un moment de repos et pour dîner. Comme nous nous félicitions de n’avoir pas encore rencontré ces redoutables Pieds-noirs, tout à coup un bruit affreux se fit entendre sur la côte qui dominait l’endroit où nous nous étions arrêtés; une bande de Pieds-noirs, qui depuis plusieurs heures suivaient nos traces dans les ravins, fondit sur nous au grand galop. Ils étaient armés de fusils, d’arcs et de flèches, presque nus, et barbouillés de la manière la plus bizarre. Je me levai aussitôt et je présentai la main à celui qui paraissait être le chef de la bande; il me dit froidement: «Pourquoi te caches-tu dans ce ravin? as-tu peur de nous?» Je lui répondis que nous avions faim et que la fontaine nous avait invités à prendre un moment de repos. Il me regarda avec étonnement, et s’adressant au Canadien qui parlait un peu la langue sciouse, il lui dit: «Jamais de la vie je n’ai vu un homme pareil. Qui est-il?» Ma longue robe noire et la croix de missionnaire que je portais sur la poitrine excitaient particulièrement sa curiosité. Le Canadien lui répondit (dans cette circonstance il était prodigue de grands titres): «C’est l’homme qui parle au Grand-Esprit. C’est un chef ou Robe-noire des Français.» Son regard farouche changea aussitôt; il ordonna à ses guerriers de mettre bas les armes, et chacun me donna la main. Je leur fis présent d’une grosse torquette de tabac; on s’assit en cercle, et on fuma le calumet de paix et d’amitié. Il me pria alors de l’accompagner et de passer la nuit dans son village, qui n’était pas à une grande distance. Je le suivis, et arrivé en vue du camp, qui comprenait une centaine de loges ou environ mille âmes, je m’arrêtai à un quart de mille de distance, dans un beau pâturage, sur le bord d’une belle rivière, et j’y établis mon camp. Je fis inviter le grand chef à souper avec moi. Comme je disais le Benedicite, il demanda au Canadien ce que je faisais. Celui-ci répondit que je parlais au Grand-Esprit pour le remercier de nous avoir procuré de quoi manger. Il fit une exclamation d’approbation. Douze guerriers et leur chef proprement habillés se présentèrent bientôt devant ma loge et y étendirent une grande et belle peau de buffle. Le grand chef me prit par le bras, et m’ayant conduit sur la peau, il me fit signe de m’asseoir. Je ne comprenais rien à cette cérémonie; je m’assis pourtant, croyant que c’était une invitation à fumer le calumet avec eux. Jugez de ma surprise, lorsque je vis les douze guerriers saisir cette espèce de tapis par les extrémités, me soulever de terre et, précédé de leur chef, me porter en triomphe jusqu’au village, où tout le monde fut sur pied en un instant pour voir la Robe-noire. On m’assigna la place la plus honorable dans la loge du chef, et celui-ci, entouré de quarante de ses principaux guerriers, me harangua en ces termes: «Robe-noire, voici le jour le plus heureux de notre vie. C’est aujourd’hui pour la première fois que nous contemplons au milieu de nous un homme qui approche de si près le Grand-Esprit. Voici les principaux braves de ma tribu, je les ai invités au festin que je vous ai fait préparer, afin qu’ils ne perdent jamais la mémoire d’un jour si heureux.» Il me pria ensuite de vouloir encore parler au Grand-Esprit avant de commencer le festin; je fis le signe de la croix, et je dis la prière. Tant qu’elle dura, tous les convives sauvages, à l’exemple de leur chef, tinrent les mains levées vers le ciel; au moment où je terminai, ils abaissèrent la main droite jusqu’à terre. Je fis demander au chef une explication de cette cérémonie. «Nous levons les mains, me répondit-il, parce que nous sommes entièrement dépendants du Grand-Esprit; c’est sa main libérale qui fournit à tous nos besoins. Nous frappons ensuite la terre, parce que nous sommes des êtres misérables, des vers qui rampent devant sa face.» Il prit alors dans mon plat un morceau de pomme blanche (racine dont ils se nourrissent), et me le mit dans la bouche avec un petit morceau de buffle.
Je désirais parler à ces braves gens des principaux points du christianisme: mais l’interprète n’était pas assez versé dans la langue pour rendre mes paroles en scioux. Le lendemain, quoique nous fussions encore à cinq journées du fort, le chef me fit accompagner par son fils et par deux autres jeunes gens, me priant de les instruire. Il désirait absolument de connaître, disait-il, les paroles que j’avais à leur communiquer de la part du Grand-Esprit; et en même temps ces jeunes gens seraient pour moi une sauvegarde contre les sauvages mal intentionnés.