Deux jours après, nous rencontrâmes un sauvage chargé de viande de vache. Voyant que nous étions sans provisions, il jeta sa charge à terre en nous priant de vouloir l’accepter, «Car, nous disait-il, vous approchez du fort où le gibier est très-rare.» Nous arrivâmes au fort Pierre le 17 octobre.

Voici les noms des principaux chefs que nous rencontrâmes sur notre route: le Corbeau de fer, le Bon Ours, la Main du chien, les Yeux noirs, l’Homme qui ne mange point de vache, l’Homme qui marche nu-pieds. Ce dernier est le chef des Pieds-noirs. Les principales rivières que nous avons traversées pendant ce trajet sont la rivière du Cœur, la rivière au Boulet, la rivière Grande, le Moreau et la grande Sheyenne.

Après avoir passé quelques jours au fort Pierre, je me remis en route pour le fort Vermillon, dans la compagnie de deux Canadiens. Les plaines que nous traversâmes étaient presque entièrement dénuées de bois; souvent nous fûmes obligés d’apprêter nos aliments avec du foin qu’il fallut faire flamber constamment. Nous ne rencontrâmes que très-peu de sauvages dans ce voyage de dix-neuf jours; la plaine était brûlée. Nous traversâmes la rivière de Médecine, la rivière de la Chapelle, la rivière de Jacques et le Vermillon.

La nation sciouse est très-nombreuse et guerrière; elle se divise en plusieurs tribus. Sur les meilleures informations que j’ai pu obtenir, les Santées et les Jantons sont au nombre de trois mille; les Jantonnais, quatre mille trois cents; les Pieds-noirs, quinze cents; les Ampapas, deux mille; les Brûlés, deux mille cinq cents; les Sausares, mille; les Minnikanjoos, deux mille; les Ogallalas, quinze cents; les Deux-Chaudières, huit cents; les Sayons, deux mille; les Unkepatines, deux mille. Ce sont là les Scioux du Missouri. On en trouve encore de huit à dix mille sur le Mississipi, dispersés en différentes bandes, depuis la rivière des Moines jusqu’à la rivière Rouge.

La forme des loges sauvages est digne d’attention; chaque tribu a une forme différente qu’il est facile de reconnaître. L’extérieur des loges sciouses est gai; elles sont peintes en lignes onduleuses rouges, jaunes et blanches, ou décorées de figures de chevaux, de cerfs et de buffles, de lunes, de soleils et d’étoiles.

Parmi les Scioux, comme parmi les Arikaras, les guerriers qui se préparent à une expédition sont soumis à un jeûne très-rigoureux de plusieurs jours. Ils ont à cet effet une loge religieuse où ils étendent une peau de buffle et plantent un poteau peint en rouge; au sommet de la loge est attachée une peau de veau contenant toutes sortes de devises. Là, pour obtenir le secours du Grand-Esprit, ils se percent le sein, y passent des cordes de cuir, s’attachent au poteau, et font ainsi plusieurs fois le tour de la loge, en dansant au son du tambour, chantant leurs exploits guerriers, et faisant tourner leurs massues au-dessus de leurs têtes. D’autres se font de fortes incisions sur l’omoplate, font passer des cordes à travers les plaies, et traînent deux grosses têtes de buffle sur une éminence située à environ un mille de distance du village; là ils dansent jusqu’à ce qu’ils tombent en défaillance. Une dernière offrande avant le départ consiste à se couper, en différentes parties du corps, de petits morceaux de chair qu’ils offrent au soleil, à la terre, aux quatre points cardinaux, pour se rendre favorables les manitous ou esprits tutélaires des différents éléments.

Le Scioux qui se querelle ou meurt dans un état d’ivresse, ou victime de la vengeance d’un compatriote, ne reçoit pas les honneurs ordinaires de la sépulture; on l’enterre sans cérémonie et sans provisions. Expirer en combattant les ennemis de la nation est pour eux la mort la plus glorieuse. Les cadavres sont alors enveloppés de peaux de buffles, et placés sur des estrades près de leurs camps ou des grands chemins. J’ai tout lieu de croire, d’après plusieurs entretiens que j’ai eus sur la religion avec les chefs des différentes tribus, qu’une mission parmi eux aurait les résultats les plus consolants.

A mon arrivée au fort Vermillon, un parti de guerre Santées revenait d’une excursion contre mes chers Potowatomies de Council-Bluffs; ils apportaient une chevelure. Les meurtriers étaient charbonnés des pieds jusqu’à la tête, à l’exception des lèvres qui étaient frottées de vermillon. Fiers de leur victoire, ils exécutèrent leur danse au milieu du camp, portant la chevelure au bout d’une longue perche. Je parus tout à coup en leur présence et les invitai à se réunir en conseil. Là je leur reprochai vivement leur infidélité à la promesse solennelle qu’ils m’avaient faite l’année précédente, de vivre en paix avec leurs voisins les Potowatomies. Je leurs fis sentir l’injustice qu’ils commettaient en attaquant une nation paisible, qui ne leur voulait que du bien, qui même avait empêché leurs ennemis héréditaires, les Ottoes, les Pawnées, les Sancs, les Renards, et les Aouways, de venir fondre sur eux. Enfin je leur recommandai d’employer tous les moyens pour opérer une prompte réconciliation et éviter de terribles représailles dont ils ne manqueraient pas de devenir les victimes, assuré que j’étais que bientôt les Potowatomies et leurs alliés viendraient tirer vengeance de leur parjure et peut-être anéantir toute leur tribu. Confus de leur faute et en redoutant les conséquences, ils me conjurèrent de leur servir encore une fois de médiateur, et d’assurer les Potowatomies de leur résolution sincère d’enterrer à jamais leurs casse-têtes.

Le lendemain, 14 novembre, accompagné d’un métis iroquois, je m’embarquai sur le Missouri dans un canot; car mon cheval, excédé de fatigue, était incapable de me porter plus loin. Les neiges et le froid qui survinrent remplirent le fleuve de glaçons, qui, s’entrechoquant avec les chicots dont le fleuve est rempli, rendirent la navigation doublement dangereuse. Nous étions encore à trois cents milles de Council-Bluffs, le premier établissement qu’on rencontre après le Vermillon, et dans une région où tous les foins des prairies et les herbes des forêts avaient été brûlés par les Indiens jusqu’aux bords du fleuve, et d’où par conséquent tous les animaux s’étaient retirés. Nous tuâmes cependant un beau chevreuil, qui semblait embarrassé et se tenait immobile sur le bord de la rivière comme pour recevoir le coup mortel. Cinq fois nous fûmes sur le point de périr et d’être renversés entre les nombreux chicots au milieu desquels les glaçons nous entraînaient malgré tous nos efforts. Nous passâmes dix jours dans cette dangereuse et inquiétante navigation, dormant la nuit sur des bancs de sable, et ne faisant que deux repas, le soir et le matin; encore n’avions-nous, pour toute nourriture, que des patates gelées et un peu de viande fraîche. La nuit même de notre arrivée chez nos Pères à Council-Bluffs, le fleuve se ferma. Ce serait en vain que j’essaierais de rendre ce que j’éprouvai en me retrouvant au milieu de nos Frères, après avoir parcouru deux mille lieues flamandes au milieu des plus grands dangers et à travers les pays des nations les plus barbares. J’eus cependant la douleur de remarquer les dégâts que les hommes sans principes, les vendeurs de boissons, avaient causés dans cette mission naissante; l’ivresse, et d’un autre côté les invasions des Scioux, avaient fini par disperser mes pauvres sauvages. En attendant des circonstances plus heureuses, les bons PP. Verreydt et Hoecken s’y occupent des soins de leur saint ministère au milieu d’une cinquantaine de familles qui ont eu le courage de résister à ces deux ennemis. Je me suis acquitté auprès d’eux de la commission de la part des Scioux, et j’ose espérer qu’à l’avenir ils seront tranquilles de ce côté-là.

Je quittai Council-Bluffs le 14 décembre, pour me rendre à West-Port, ville frontière du Missouri. Je n’ai rencontré ni obstacle ni accident sur les terres des Ottoes, des Aouways, des Sancs, des Kickapoux, des Delawares et Shawanous, que j’ai traversées. La nuit du 22, je me trouvai chez le P. Point, à West-Port. Le lendemain, je pris la diligence dans la ville d’Indépendance; et la veille du nouvel an, j’arrivai au milieu de mes chers Frères, à l’université de Saint-Louis.