Je me prépare maintenant à retourner à cette vigne inculte du Seigneur. Je partirai de bonne heure dans le printemps, accompagné de deux Pères et de trois Frères de notre communauté. Vous savez qu’une pareille entreprise ne peut s’exécuter sans des moyens proportionnés, et c’est un fait que je n’ai rien d’assuré; toute mon espérance est dans la Providence et dans le zèle de mes amis.

P. J. de Smet, S. J.

SECOND VOYAGE
du 21 avril au 31 octobre 1842.

PREMIÈRE LETTRE
A MM. CHARLES DE SMET, PRÉSIDENT DU TRIBUNAL DE TERMONDE, ET FRANÇOIS DE SMET, JUGE DE PAIX, A GAND

Des bords de la Plate, 2 janvier 1841.

Enfin nous voici de nouveau en route pour nos chères Montagnes Rocheuses, déjà presque faits à la fatigue du voyage et plein des plus belles espérances. A l’heure qu’il est (midi passé), nous sommes assis sur les bords d’une rivière qui, comme je vous l’ai dit dans ma lettre de février dernier, n’a pas sa pareille au monde. Les sauvages l’appellent la Nébraska ou la rivière au Cerf; les voyageurs, la Plate, Irving, dans son Astoria, l’appelle la plus merveilleuse et la plus utile des rivières. La suite fera voir que toutes ces dénominations lui conviennent. C’est pour jouir plus tôt de la beauté et de la fraîcheur de son voisinage que nous avons fait ce matin plus de vingt milles à cheval, à jeun et à travers une solitude où pas une goutte d’eau ne coule; aussi dit-on que nos pauvres montures auront besoin de repos jusqu’à demain. Je n’en suis pas fâché, puisque cela me procure le plaisir de commencer une relation qui, j’en suis sûr, vous intéressera, quoique je revienne une seconde fois sur différents sujets traités dans celle de mon premier voyage.

Comme toutes les œuvres de Dieu, les commencements de la nôtre ont eu leurs preuves; peu s’en fallut même que dès son début elle ne fût infiniment arrêtée, par l’ajournement imprévu de deux caravanes sur lesquelles nous avions trop compté, l’une de chasseurs pour la Compagnie des pelleteries américaines, l’autre d’explorateurs pour les Etats-Unis, à la tête de laquelle devait se trouver le célèbre M. Nicolet. Heureusement Dieu inspira à deux voyageurs estimables, dont j’aurais occasion de parler dans la suite, et peu après à une soixantaine d’autres, la bonne idée de faire la même route que nous, les uns pour leur santé, les autres pour leur instruction et leur plaisir, la plupart pour aller chercher fortune dans les terres beaucoup trop vantées de la Californie. Cette caravane formait un mélange extraordinaire de différentes nations; chaque pays de l’Europe y avait son représentant, depuis le sud de l’Italie, jusqu’aux plus froides régions de la Russie; ma petite compagnie seule, composée de onze personnes, en comptait huit.

La difficulté du départ une fois levée, bien d’autres lui succédèrent. Il fallait des provisions, des armes, des instruments de toute espèce, des moyens de transport, des conducteurs de charrettes, un bon chasseur, un capitaine, enfin tout ce qui devient nécessaire quand on a à parcourir un désert de huit cents lieues, où l’on ne rencontre guère que des ennemis à combattre, qui pillent, qui volent, qui tuent quand ils en trouvent l’occasion, et des obstacles à vaincre, tels qu’une foule de ravins, de marais, de rivières et de montagnes, qui vous arrêtent quelquefois tout court. Ce n’est souvent qu’à force de bras qu’on en tire les bêtes de charge; toutes ces choses ne se font ni sans fatigue ni surtout sans argent. Ce secours ne manqua pas à nos besoins: d’abondantes aumônes nous furent envoyées de Philadelphie, de Cincinnati, du Kentucki, de Saint-Louis, de la Nouvelle-Orléans, ville que j’ai visitée en personne et qui est toujours à la tête des autres quand il s’agit de se montrer compatissante et généreuse. Ces aumônes, et une partie des fonds que l’Association de la Foi, cette belle perle de l’Eglise militante, avait placés à la disposition de notre R. P. provincial pour l’avancement des missions chez les sauvages, nous ont mis à même d’entreprendre ce long voyage.

Le but de mon voyage de l’année passée, chez les Têtes-plates, était de m’assurer de leurs dispositions à l’égard des Robes-noires qu’ils demandaient depuis longtemps. Parti de Saint-Louis au mois d’avril 1840, j’étais arrivé sur les bords du Colorado, lieu désigné pour le rendez-vous, précisément au moment où une bande de Têtes-plates y était venue à ma rencontre. Je visitai, dans ce premier voyage, outre les Têtes-plates, plusieurs autres peuplades, telles que les Pends-d’oreilles ou Kalispels, les Nez-percés ou Sapetans, les Sheyennes, les Serpents ou Soshonies, les Corbeaux ou Absharokès, les Gros-Ventres ou Minatarées, les Ricaras, les Mandans, les Kants, plusieurs tribus de la nombreuse nation des Scioux ou Dacotas, les Omahas, les Ottas, les Aouways, etc. Partout je trouvai de si heureuses dispositions en notre faveur, que, dans le désir de seconder plus activement les desseins invisibles de la Providence sur tant de pauvres âmes, je résolus, malgré les approches de l’hiver et de fréquents accès de fièvre, de me remettre en route à travers une autre partie de l’immense solitude que je venais de parcourir, n’ayant d’autre guide, au milieu de cet océan de prairies et de montagnes, qu’une boussole, d’autre défenseur parmi vingt peuples ennemis des blancs qu’un Gantois, ancien grenadier de Napoléon; enfin d’autres provisions, au sein d’un désert aride, que ce que la poudre et le plomb avec une grande confiance en Dieu pouvaient nous procurer.

Je ne répéterai pas ici mes petites aventures, d’autant plus que la relation que j’en ai faite vous sera probablement parvenue. La merveille est que j’arrivai à Saint-Louis, plein de santé, au plus fort de l’hiver. La promptitude inespérée de mon retour, le rapport si consolant que je pus faire sur le compte des Têtes-plates, tout avait contribué à faire sur l’âme généreuse de mes confrères une si vive impression, que presque tous, Pères et Frères, se crurent appelés à partager les travaux d’une mission qui offrait tant d’attraits à leur zèle. Néanmoins cinq seulement furent élus pour m’accompagner: c’étaient le P. Nicolas Point, Vendéen, aussi zélé et courageux pour le salut des âmes que le fut autrefois Larochejacquelin, son compatriote, dans la cause de son roi; le P. Grégoire Mengarini, venu récemment de Rome, et que notre R. P. général lui-même avait jugé on ne peut plus propre à cette mission, à cause de son âge, de sa vertu, de sa facilité étonnante pour les langues, de ses connaissances en musique et en médecine, et trois Frères coadjuteurs, dont deux Belges, le frère Guillaume Claessens, charpentier; le frère Charles Huet, ferblantier, espèce de factotum; et un Allemand, le frère Joseph Specht, forgeron; tous trois industrieux, pleins de dévouement à l’œuvre de la Mission et de la meilleure volonté du monde. Depuis longtemps ils avaient demandé et ardemment désiré ces missions comme étant les plus nécessiteuses et les plus faciles à amener à la perfection des anciennes missions du Paraguay. Je rendis grâces à Dieu de me voir associé à de si dignes compagnons; je n’aurais pu désirer un meilleur choix. Lancé au milieu de l’immense désert du Far West, combien de fois ne me suis-je pas rappelé ces beaux vers de Racine: