A la vue de tant d’horreurs, qui pourrait ne pas reconnaître l’influence invisible de l’ennemi du genre humain, et être prêt à tout faire, pour donner à ces pauvres peuples la connaissance du vrai Médiateur et du véritable sacrifice, sans lesquels il est impossible d’apaiser la justice divine?
DEUXIÈME LETTRE
Rivière d’Eau-Sucrée, le 14 juillet 1841.
Voilà deux longs mois que nous sommes en route; mais enfin nous commençons à apercevoir ces chères montagnes, où nos vœux nous transportent depuis si longtemps. On les appelle Rocheuses, à cause de leur composition qui n’admet guère que le granit et le silex. La longueur, le cours et l’élévation de cette chaîne imposante lui ont fait donner le surnom d’Epine dorsale du Nouveau-Monde. Parcourant du nord au sud presque toute l’Amérique septentrionale, renfermant les sources des plus grands et des plus beaux fleuves de l’univers, elle a pour branche du côté de l’ouest, l’éperon des Cordilières, qui s’étendent dans le Mexique, et du côté du levant, les montagnes moins connues peut-être, mais non moins admirables, de la Rivière-aux-Vents. Ces dernières renferment les sources de plusieurs grandes rivières, dont les unes se déchargent dans la mer Pacifique, et les autres dans le grand fleuve qui porte le tribut de ses eaux à l’Atlantique. Les Côtes-Noires, les plaines élevées qui séparent les sources du haut Missouri de celles du Mississipi et qu’on appelle le Coteau des prairies, les montagnes Azark et les Massernes peuvent être considérées comme les ramifications des Montagnes Rocheuses.
D’après les observations faites au moyen du baromètre, d’accord avec les calculs de la trigonométrie, les mémoires de Bonneville portent la hauteur de quelques-uns de leurs pics à vingt-cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, élévation qui paraîtrait plus qu’exagérée si l’on s’en rapportait au seul témoignage des yeux; mais tout le monde sait que les montagnes placées au milieu d’une plaine immense ressemblent aux vaisseaux qui flottent sur la mer; elles paraissent toujours moins élevées qu’elles ne le sont en effet. Quoi qu’il en soit de leur plus ou moins d’élévation, c’est au pied de ces colosses de la création que nous avions l’espérance de trouver nos chers néophytes; mais un exprès envoyé pour leur annoncer notre arrivée prochaine vient de revenir avec la nouvelle que des sauvages qui y ont campé, il y a environ quinze jours, sont descendus vers le sud pour la chasse du buffle. Ces sauvages appartiennent-ils à la tribu des Têtes-plates ou à d’autres, nous n’en savons rien; un second messager va partir pour s’en informer; en attendant son retour, je continue ma relation.
L’extrême lenteur de notre marche, qui nous a permis de prendre de nombreuses notes sur les lieux, peut aussi en garantir l’exactitude, qualité d’autant plus désirable qu’elle ne se trouve pas toujours dans les récits publiés sur ces régions lointaines. Cependant, pour ne pas outrepasser les bornes d’une très-longue lettre, je ne dirai que quelques mots sur les perspectives, les fleurs, les oiseaux, les animaux, les sauvages et les aventures de notre route.
A l’exception des buttes qui courent parallèlement des deux côtés de la Plate jusqu’aux Côtes-Noires, et des Côtes-Noires elles-mêmes qui viennent se joindre aux Montagnes Rocheuses, on pourrait appeler un océan de prairies, les quinze cents milles que nous avons parcourues de West-Port aux sources de l’Eau sucrée; le terrain offre partout ce genre d’accidents qui ressemblent aux ondulations de la mer quand elle est agitée par quelque tourmente. Nous avons rencontré sur le sommet de quelques tertres, des pétrifications et des coquillages tels qu’il s’en trouve dans certaines montagnes de l’Europe. Je ne doute nullement que des géologues de bonne foi ne reconnaissent ici, comme ailleurs, des vestiges incontestables du déluge. Un fragment de pierre que je conserve me semble en renfermer plusieurs.
A mesure que, s’éloignant du Missouri, on s’enfonce dans les contrées de l’ouest, les forêts diminuent d’épaisseur, d’élévation et de profondeur, à peu près en raison directe de la moindre quantité d’eau qui les arrose. Bientôt sur les bords des torrents on ne voit plus qu’une lisière de bois assez étroite, où se trouvent rarement des arbres de haute futaie. Dans le voisinage des ruisseaux il ne croît guère que des buissons de saules, et là où l’eau manque, on chercherait en vain autre chose que de l’herbe; encore ne se montre-t-elle que dans les plaines fertiles qui s’étendent de West-Port jusqu’à la Plate. Cette liaison intime entre les eaux et les bois est si sensible à tous les yeux, que nos bêtes de somme n’avaient pas cheminé huit jours dans ce désert, que déjà on les voyait, surtout quand la marche avait été longue, tressaillir et doubler le pas, à la vue des arbres qui s’élevaient dans le lointain. Cette rareté de bois dans les contrées de l’ouest, si contraire à ce qui se faisait remarquer dans les autres parties de l’Amérique septentrionale, provient de deux causes principales: dans les plaines situées en deçà de la Plate, elle est le résultat de la coutume qu’ont les Indiens dans ces parages de brûler leurs prairies vers la fin de l’automne pour avoir de meilleurs pâturages au retour du printemps; et dans le Far-West, où les sauvages se gardent bien d’agir ainsi, soit pour ne pas éloigner les animaux nécessaires à leur subsistance, soit pour ne pas se laisser découvrir par les partis ennemis, cette rareté de bois provient de la nature du sol. En effet, le sol n’y est que de sable et de terre si légère et partout si aride, qu’à l’exception des éternelles absinthes qui couvrent les plaines et de la sombre verdure des arbres résineux qui ombragent les montagnes, toute la végétation est obligée, sous peine de mort, de chercher un refuge dans les sinuosités des rivières, ce qui rend les voyages du Far-West extraordinairement longs et ennuyeux.
De loin en loin, surtout dans la rivière des Kants et la Plate, on trouve des blocs de granit de différentes grandeurs et couleurs; le rosâtre ou le granit porphyre est le plus commun. On voit aussi dans quelques sites pierreux des Côtes-Noires une infinité de petits cailloux de mille nuances diverses; j’en ai vu de tellement coagulés ensemble qu’ils ne formaient plus qu’une seule masse; bien polis, ces blocs feraient de superbes mosaïques. La fameuse colonnade de la chambre du Congrès américain, qui passe pour une des plus riches qui existent, est de cette composition.
Le 29 juin, fête de saint Pierre, nous trouvâmes une carrière non moins curieuse, que nous prîmes d’abord pour du marbre blanc; mais bientôt nous nous aperçûmes que c’était quelque chose de mieux. Etonnés de la facilité avec laquelle se façonnait cette pierre, la plupart des voyageurs s’en firent des calumets; moi-même, j’en fis tailler plusieurs dans le dessein d’en faire présent aux chefs sauvages; en sorte que pendant deux jours on ne vit parmi nous que des lapidaires. Mais, hélas! incapable de résister à l’action du feu, tous nos calumets se brisèrent à la première épreuve; c’était une belle carrière d’albâtre.