Le premier rocher vraiment digne de ce nom que nous rencontrâmes, et comme le premier degré de cette fameuse chaîne que nous allions gravir, est le roc Indépendance. Il est de la même nature que les Montagnes Rocheuses. D’abord je crus que ce titre fastueux lui venait de son isolement des autres et de la force extraordinaire de son assiette; mais ensuite j’appris qu’il était ainsi appelé uniquement parce que les voyageurs qui eurent les premiers l’idée de lui donner un nom étaient arrivés dans son voisinage le jour même où les Etats-Unis célèbrent l’anniversaire de leur séparation d’avec l’Angleterre. Nous y arrivâmes le lendemain du même jour. Nous avions avec nous un jeune Anglais non moins jaloux que les Américains de la gloire de sa nation, raison de plus pour ne pas crier Vive l’Indépendance. Cependant, le jour suivant, pour qu’il ne fût pas dit que nous passions avec indifférence devant ce grand monument du désert, nous inscrivîmes nos noms sur le flanc du roc qui regarde le sud, à la suite du saint nom de Jésus (IHS), que nous voudrions avoir gravé partout, et à côté d’un grand nombre d’autres dont plusieurs peut-être ne devraient se trouver nulle part. A cause de ces noms et de toutes les dates qui les accompagnent, ainsi que des hiéroglyphes des guerriers sauvages, j’avais appelé ce roc, à mon premier voyage, le grand Registre du désert.
Un mot des buttes qui se trouvent dans le voisinage de la Plate. La plus curieuse de toutes, du moins la plus connue des voyageurs ordinaires, est celle qu’ils nomment la Cheminée. Elle est ainsi appelée à cause de sa forme extérieure; mais à ne consulter que la ressemblance, peut-être eût-il mieux valu l’appeler l’Entonnoir. En y comprenant le soubassement, la base et la colonne, sa hauteur ne serait guère que de quatre à cinq cents pieds; la Cheminée proprement dite n’en aurait même que cent trente à cent cinquante. Ce n’est donc pas dans la grandeur de ces dimensions que consiste le merveilleux; mais comment ce reste d’une montagne de sable et d’argile a-t-il pu, malgré les vents dont la violence est extrême dans ces contrées, subsister aussi longtemps sous cette forme? comment même la Cheminée a-t-elle pu se former ainsi? voilà ce qui est vraiment étonnant. Il est vrai que, comme toutes les buttes qui l’environnent, elle présente successivement dans sa composition des couches horizontales et perpendiculaires, et que toutes ces buttes ont à mi-côté une espèce de ceinture d’argile à l’état de pétrification ou qui tient de milieu entre la terre et la pierre. Si l’on pouvait conclure de ces deux faits qu’à une certaine hauteur, selon la portion horizontale et perpendiculaire de ses couches, cette espèce de terrain est susceptible de se durcir de manière à se rapprocher de la pierre, peut-être cela servirait-il un peu à expliquer l’étonnante formation de ce singulier monument; mais son existence n’en resterait pas moins un problème. Si quelque savant désire en donner la solution, qu’il se hâte de visiter la Cheminée; car une crevasse qui la sillonne dans le haut, et qui bientôt, je le pense, s’étendra jusqu’au pied, nous prédit que dans peu il n’en restera plus que le souvenir.
La Cheminée n’est pas la seule merveille qui se fasse remarquer dans cette vaste solitude. Parmi les plus curieuses, l’une est appelée la Maison, une autre le Château, une troisième le Fort, etc.; et vraiment, si l’on ne savait qu’on voyage dans un désert où il n’existe réellement d’autre édifice que la tente que l’on dresse le soir et qu’on enlève le matin, on dirait que toutes les buttes comprises dans un espace d’environ cinquante milles sont autant de vieilles forteresses et de châteaux gothiques; et avec un peu d’imagination et une teinture d’histoire, on se croirait transporté au milieu des antiques castels de la chevalerie errante. Ici, ce sont de larges fossés; là, de hautes murailles; ailleurs, des avenues, des jardins, des vergers; plus loin, le parc, les étangs, la haute futaie: vous croyez voir un de ces vieux manoirs du moyen âge. Aidez encore un peu à l’illusion, et le château va vous apparaître sur ses lointains créneaux; c’est bien lui, c’est sa voix que vous venez d’entendre dans le murmure confus des brises du désert... Mais approchez, et, au lieu de ces antiquités imaginaires, vous ne trouvez qu’une terre aride et crevassée en tous sens par la chute des eaux, un repaire où s’agite une infinité de serpents à sonnettes et d’autres reptiles venimeux.
Après le Missouri, qui est dans l’ouest ce que le Mississipi est du nord au sud, les plus belles rivières sont le Kanzas, la Plate, la Roche-jaune et l’Eau-sucrée. La première se décharge immédiatement dans le Missouri et se fait remarquer par un grand nombre de ses tributaires. Dans le seul espace qui la sépare de la Plate, nous en avons compté jusqu’à dix-huit, ce qui suppose un grand nombre de sources, conséquemment un sol compact; aussi l’herbe y croît partout. C’est le contraire dans le voisinage de la Plate: même sur les buttes qui courent parallèlement à quelque distance de chacune de ses rives, on ne rencontre ni sources ni ombrages, parce que le sol, qui n’est guère composé que de sable, est partout si poreux, que les eaux à peine tombées des nues coulent déjà dans le fond des vallées; aussi, en revanche, les prairies voisines sont d’une grande fertilité, parce que les eaux de la rivière, coulant toujours à pleins bords, y répandent constamment la fraîcheur. Dans le printemps surtout, elles sont fort belles, à cause de la grande variété de fleurs qu’elles produisent. La veille du Sacré-Cœur, nous n’en cueillîmes qu’une de chaque espèce, et il y en eut assez pour former une corbeille magnifique.
Je ne puis m’empêcher de revenir encore sur la description de la Plate, quoique j’en aie déjà parlé dans le récit de mon premier voyage. Si, malgré ses beautés, elle porte un nom si commun, qu’on se souvienne que la plus belle de ses buttes ne se nomme que la Cheminée; et qu’on le pardonne à de pauvres voyageurs qui, ne pouvant prendre pour terme de comparaison ce qu’ils ne connaissent pas, appellent les choses du premier nom qui leur paraît caractériser l’objet qu’ils ont devant les yeux. C’est ainsi qu’ils ont donné à cette rivière le nom de Plate, à cause de sa largeur, qui est souvent de six mille pieds, tandis qu’elle n’en a tout au plus qu’un à cinq ou six de profondeur. Ce peu de proportion lui fait perdre aux yeux du commerce plus des trois quarts de sa valeur; car il est inouï qu’on ait vu le moindre canot la remonter; et si des berges, partant du fort la Ramée, la descendent jusqu’à son embouchure, c’est que, de berges qu’elles sont, elles peuvent devenir et deviennent en effet souvent des traîneaux qu’on fait avancer à force de bras. Irwing, dans la définition qu’il en donne, corrige ce qu’il y aurait eu de peu noble ou d’exagéré dans une seule expression, en la nommant en même temps la plus magnifique et la plus inutile des rivières.
Ce côté défectueux une fois reconnu, qu’il soit permis de le dire, rien de plus magnifique ni de plus varié que la perspective offerte par la Plate, surtout vers le milieu de son cours. Vous ne voyez partout sur ses rives délicieuses, outre les fleurs de la plaine, que la rose des forêts avec toutes ses teintes imaginables, la vigne des prairies et la renoncule de nos jardins; la haute végétation a été obligée de chercher un refuge contre les feux de l’automne jusque dans le sein des îles qui couvrent la surface des fleuves. Ces îles sont si nombreuses et si capricieusement groupées, qu’elles forment, au milieu des flots, comme un labyrinthe de bosquets embellis de toutes les nuances qui flattent la vue. Tout respire un air de jeunesse. La souplesse des rameaux, qui obéissent au moindre souffle des brises, ajoute de la vie à la fraîcheur de l’ensemble. Aux ondulations si suaves de la rivière et de la verdure, joignez une distribution parfaite de jours et d’ombres qui varient à chaque instant, une harmonieuse profusion d’îles échelonnées les unes derrière les autres de manière à graduer la perspective, les coteaux de la rive opposée rendus si fuyants par la pureté de l’atmosphère, enfin le déplacement du spectateur qui dans sa marche saisit à chaque pas un point de vue nouveau, et vous aurez l’idée des sensations qu’éprouve le voyageur en parcourant ces bords enchantés. A leur aspect, on se croirait transporté au moment où la création venait de sortir des mains de son Dieu.
Sous ce climat tempéré, les beaux jours sont continuels; cependant il arrive de loin en loin que les nuages, en pressant leur course, ouvrent des courants d’une violence si grande, qu’ils glacent l’air subitement et produisent des grêles capables de tout détruire. J’ai vu de ces grêlons de la grosseur d’un œuf de dinde. Malheur alors à celui qui se trouve en rase campagne! Un Sheyenne renversé par ses grêlons demeura une heure entière sans mouvement. Un jour que ce fléau exerçait sa fureur à quelques pas de nous, un spectacle vraiment sublime s’offrit à nos yeux: nous vîmes tout à coup dans les airs, à peu de distance de nous, comme un vaste abîme se creuser en spirale, et dans son sein les nuages se poursuivre avec tant de rapidité, qu’ils attiraient à eux tous les objets d’alentour; d’autres nuages, trop éloignés ou trop grands pour subir cette influence, tournoyaient en sens inverse; un bruit épouvantable de tempête se faisait entendre; on eût dit que tous les vents étaient déchaînés à la fois de tous les points de l’horizon; et, ce qui est bien certain, s’ils se fussent rapprochés tant soit peu plus près de nous, la caravane entière, hommes, chevaux, bœufs, mulets, chariots et charrettes, eût fait une ascension dans les nuages; mais, comme aux flots de la mer, le Tout-Puissant leur avait dit: Vous n’irez que jusque-là. De dessus nos têtes, le tourbillon recula majestueusement vers le nord et s’arrêta sur le lit de la Plate. Alors nouveau spectacle: les eaux, attirées par son souffle puissant, se mirent à tourner avec un bruit affreux; toute la rivière bouillonnait, et en moins de temps qu’il n’en faut à une pluie d’orage pour tomber des nues, elle s’éleva vers le tourbillon sous la forme d’une immense corne d’abondance, dont les mouvements onduleux ressemblaient à l’action d’un serpent qui essaierait de se dresser vers le ciel. Sa hauteur n’était pas moindre d’un mille. La force des vents qui descendaient perpendiculairement était telle, que dans un clin d’œil les arbres étaient écrasés et tordus jusqu’à terre; les branches, arrachées des troncs, couvraient au loin l’espace de leurs débris. Mais ce qui est violent ne dure pas; au bout de quelques minutes, l’effrayante spirale cessa; le tourbillon ne pouvant plus en soutenir le poids, on la vit se fondre aussi rapidement qu’elle s’était formée. Bientôt le soleil reparut, le calme se rétablit, et nous continuâmes en paix notre route.
A mesure que nous remontions vers les sources de cette merveilleuse rivière, les teintes de la végétation devenaient plus sombres, la forme des collines plus sévère, le front des montagnes plus sourcilleux; tout paraissait offrir l’image, non de la caducité, mais de la vieillesse, ou plutôt de l’antiquité la plus vénérable. Jugez de notre joie, quand il nous fut permis de chanter notre cantique sur les Montagnes Rocheuses[2]:
Non, ce n’est plus une ombre vaine,
Dans l’azur d’un brillant lointain
Mes yeux out vu, j’en suis certain,
Des Monts Rocheux la haute chaîne.
J’ai vu la neige éblouissante
Blanchir leur front majestueux,
Et d’un beau jour les premiers feux
En dorer la masse imposante.