TROISIÈME LETTRE

Fort-Hall, 16 août 1841.

C’est hier soir, fête de l’Assomption, que nous avons rencontré l’avant garde des Têtes-plates; sous quels meilleurs auspices pouvait se faire cette rencontre? Aussi, que de joie de part et d’autre! La joie du sauvage n’est pas démonstrative; celle de nos chers néophytes était tranquille; mais à la sérénité de leurs regards, à la manière affectueuse dont ils nous serraient la main, il était facile de sentir qu’elle était profonde et réfléchie, comme celle qui a sa source dans la vertu. Que n’avaient-ils pas fait pour obtenir des Robes-noires? Depuis vingt ans, ils n’avaient cessé de faire des instances auprès du Père des miséricordes; pendant tout ce temps, d’après le conseil de quelques pauvres Iroquois qui s’étaient fixés parmi eux, ils s’étaient rapprochés, autant que possible, de nos croyances, de nos mœurs et même de nos pratiques religieuses. Le dimanche, par exemple, dans quelle paroisse catholique fut-il jamais plus religieusement observé? Mais je reviendrai plus tard sur ces points. Dans l’espace des dix dernières années, quatre députations, parties des bords de la Racine-amère, où ils se réunissent le plus ordinairement, avaient eu le courage d’aller jusqu’à Saint-Louis, c’est-à-dire de traverser plus de trois mille milles de vallées et de montagnes, presque toutes infestées de Pieds-noirs et d’autres ennemis. Les cinq Indiens qui composaient la troisième députation, partie en 1837, avaient été impitoyablement massacrés par les Scioux. En 1839, ils envoyèrent de nouveaux députés iroquois, nommés Pierre et le petit Ignace (pour le distinguer d’un autre appelé le grand Ignace), et les chargèrent de faire encore les plus vives instances pour obtenir enfin ce dont ils avaient un si grand besoin, une Robe-noire pour les conduire au ciel. Cette fois, leurs vœux furent exaucés et au delà de leurs espérances: un missionnaire fut chargé de les visiter, et on leur en promit plusieurs s’ils étaient nécessaires pour leur plus grand bien. Pendant que Pierre se hâtait de retourner vers la peuplade pour lui faire part du plein succès de sa mission, Ignace restait à West-Port pour servir de guide au missionnaire. J’eus le bonheur d’être choisi pour cette œuvre sainte; je les visitai, je pris connaissance de leurs besoins, de leurs dispositions, du besoin des peuplades voisines. Maintenant, après une absence qui avait duré près d’un an, je revenais au milieu d’eux, non plus seul comme l’année précédente, mais avec deux Pères, trois Frères, trois ouvriers et tout ce qu’il fallait pour faire plus que réaliser leurs espérances. De leur côté, ils avaient fait plus de trois cents milles pour venir au devant de nous. Nous étions enfin pleins de santé et d’espérance les uns en présence des autres. Quelle joie ne devaient pas éprouver ces bons sauvages! Ne sachant comment exprimer leur bonheur, ils restaient muets devant nous, et assurément leur silence ne venait ni d’un défaut d’intelligence ni d’un manque de sentiments. Les Têtes-plates sont très-sensibles, la plupart ont de l’esprit, et la députation était composée d’hommes d’élite; on en jugera par ce rapide dénombrement.

Le chef de la petite ambassade s’appelait Wittispô; il se peignit lui-même dans l’allocution suivante, qu’il adressa à ses compagnons quelques jours après, à la vue du plan de la première réduction: «Mes enfants, leur dit-il, je ne suis qu’un ignorant et un méchant; cependant je remercie le Grand-Esprit de ce qu’il a fait pour nous.» Et, entrant ici dans un détail admirable, il termina par ces paroles: «Oui, mes chers amis, mon cœur est content, et malgré ma méchanceté, je ne désespère pas de la bonté de Dieu. Je ne veux plus vivre que pour prier; jamais je n’abandonnerai la prière, je prierai jusqu’à la mort, et quand viendra ma dernière heure, je me remettrai entre les bras du Maître de la vie. S’il veut me perdre, je me soumettrai à ses ordres, car je l’ai mérité; s’il veut me sauver, je le bénirai toujours. Encore une fois, mon cœur est content. Que ferons-nous donc pour prouver à nos Pères que nous les aimons?...» Ici venaient les résolutions pratiques; mais je dois me borner.

Simon, le plus âgé de la nation tête-plate, Simon, si accablé sous le poids de la vieillesse, que même assis il avait besoin de son bâton pour se soutenir, était un des adultes que j’avais baptisés l’année dernière. A peine eut-il appris que nous étions en route, que, montant à cheval et se confondant avec les jeunes guerriers qui se disposaient à venir à notre rencontre, «Mes enfants, leur dit-il, je suis des vôtres; si je meurs en route, nos Pères du moins sauront pourquoi je suis mort.» Dans le cours du voyage, il répétait souvent: «Courage, mes enfants, souvenez-vous que nous allons au-devant de nos Pères.» Et, le fouet animant les coursiers, on faisait à sa suite jusqu’à cinquante milles par jour.

Francis, enfant de six à sept ans, petit-fils de Simon, orphelin dès le berceau, avait servi l’année dernière à l’autel; il voulut absolument accompagner son grand-père; son cœur lui disait qu’il allait retrouver auprès des Robes-noires le bonheur qu’il avait à peine eu le temps de goûter dans les bras de ses parents.

Ignace, qui avait conseillé la quatrième députation, qui en avait fait partie, qui avait réussi dans sa mission, qui avait introduit le premier la Robe-noire dans la peuplade, qui venait tout récemment encore de s’exposer à de nouveaux dangers pour faciliter notre retour, Ignace avait couru sans boire ni manger pendant quatre jours, afin de nous revoir plutôt.

Pilchimoë, compagnon d’Ignace et frère de l’un des martyrs de la troisième députation, était un jeune guerrier déjà réputé brave parmi les braves; l’année dernière, par sa présence d’esprit et son courage, il avait sauvé soixante-dix de ses frères d’armes de la fureur de près de quinze cents Pieds-noirs qui les enveloppaient.

François-Xavier était fils du grand Ignace, qui fut le chef de la seconde et de la troisième députation, et qui périt, avec cette dernière, victime de son dévouement pour la religion et pour ses frères. A l’âge de dix ans, ce jeune homme était venu à Saint-Louis, dans la compagnie de son courageux père, uniquement pour avoir le bonheur d’y recevoir le baptême. S’étant ensuite attaché sans réserve au service de la mission, il apportait chaque jour à notre table tous les fruits de sa pêche.

Gabriël, métis de naissance, mais enfant adoptif de la nation et interprète des missionnaires, fut le premier qui nous rejoignit sur les bords de la Rivière-verte; il mérita ainsi le titre de précurseur des Têtes-plates. Gabriël fut assez brave et assez zélé pour entreprendre trois fois à cause de nous de franchir un espace de quatre cents milles qui nous séparaient du grand camp.