Du Fort-Hall nous remontâmes la Rivière-aux-Serpents jusqu’à l’embouchure de la Fourche-à-Henry. Ce désert est sans contredit le plus aride des montagnes, couvert d’absinthes, de cactus et de toutes les herbes qui se plaisent le plus dans les mauvaises terres. Nous eûmes recours à la pêche pour notre subsistance; mais nos bêtes de somme eurent leurs nuits de misère et de jeûne, car à peine y trouva-t-on une bouchée de gazon pendant les huit jours que nous mîmes à le traverser. Dans le lointain nous apercevions les Montagnes Rocheuses. Les Trois-Tétons étaient à notre droite, à la distance d’environ cinquante milles, et les Trois-Buttes à notre gauche, à une trentaine de milles.

De l’embouchure de la Fourche-à-Henry, nous nous dirigeâmes vers la montagne, par une plaine sablonneuse, entrecoupée de ravins et parsemée de blocs de granit; nous y passâmes un jour et une nuit sans eau. Le lendemain, vers le soir, nous gagnâmes un petit ruisseau; mais telle est l’aridité de ce sol poreux, que nous le vîmes bientôt se perdre dans les sables, sans laisser le moindre vestige. Le troisième jour de cette traversée vraiment fatigante, nous arrivâmes dans un défilé arrosé par un large ruisseau, et où la verdure était encore belle et abondante. Nous appelâmes cet endroit le défilé des Pères, et le ruisseau qui n’avait point de nom, la rivière de Saint-François Xavier.

Du défilé des Pères jusqu’à notre destination, le pays est bien arrosé. Aux pieds des montagnes, nous trouvâmes partout des fontaines, de petits lacs et des fourches. Aucun pays au monde ne fournit une eau plus limpide et plus pure; n’importe la profondeur d’une rivière, on en voit toujours le fond comme si rien ne l’interceptait.

La fontaine la plus remarquable que nous ayons vue dans les montagnes est la Loge-aux-chevreuils. Elle se trouve sur les bords de la fourche principale de la Racine-amère, que j’ai appelée rivière Saint-Ignace. Cette fontaine est entourée d’un marais; elle jaillit d’un monticule très-régulier d’environ trente pieds d’élévation, accessible seulement d’un côté, et formé d’une croûte pierreuse à mesure que la fontaine s’est élevée. L’eau bouillonne sur le sommet, et s’échappe par un grand nombre d’issues à l’entour de la base, qui a cinquante à soixante pieds de circonférence. On y trouve des eaux froides, tièdes et chaudes, à quelques pieds de distance les unes des autres. Quelques-unes sont si chaudes qu’on peut y faire cuire la viande; nous en avons fait l’essai. Adieu.

CINQUIÈME LETTRE
A M. ROLLIER, AVOCAT À OPDORP, PRÈS DE TERMONDE

Rivière Saint-Ignace, 10 septembre 1841.

Sans autre préambule qu’une simple excuse de mon long silence, je viens vous offrir mes observations en fait d’histoire naturelle, sachant que les fleurs, les arbres, les animaux ne sont pas sans charmes pour vous.

Fleurs. Nous nous trouvions dans les environs de la Cheminée, lorsque le P. Point fit son beau bouquet en l’honneur du Sacré-Cœur. De là, en s’avançant vers les Côtes-noires, les fleurs deviennent plus rares; cependant, de loin en loin, nous en rencontrâmes que nous n’avions vu nulle part ailleurs. Parmi les doubles, les plus communes et les plus caractéristiques du sol où elles prennent naissance sont: en deçà de la Plate, les lupins roses; dans les plaines de la Plate jusqu’à la Cheminée, l’épinette des prairies, fleur jaune à cinq feuilles (plante médicinale); et au delà, dans le sol le plus stérile, trois espèces de cactus; elles sont connues, parmi les botanistes, sous le nom de cactus americana, et déjà naturalisées dans les parterres d’Europe. Je n’ai rien vu, même dans les plus belles roses, ni d’aussi pur ni d’aussi vif que l’incarnat de cette charmante fleur; toutes les nuances du rose et du vert décorent l’extérieur de son calice qui va s’évasant comme celui du lis; beaucoup mieux que la rose, elle paraît être l’emblème des plaisirs de ce bas monde; elle est environnée de beaucoup plus d’épines et ne s’élève pas à deux pouces de terre.

Parmi les fleurs simples, la plus élégante ressemble à la cloche bleue de nos parterres; mais elle la surpasse de beaucoup par l’agrément de ses formes et par la délicatesse de ses teintes, qui varient depuis le blanc pur jusqu’à l’azur sombre. L’aiguille d’Adam, qui ne croît que sur les côtes stériles, est la plus noble parmi les pyramidales; sa tige s’élève à plus de trois pieds; à mi-hauteur commence une pyramide de fleurs fort serrées les unes contre les autres, sous la forme d’un diadème renversé, nuancées légèrement de rouge, et diminuant de grosseur à mesure qu’elles approchent de leur commun sommet qui se termine en pointe. Sa base est défendue par une espèce de feuilles dures, fibrées, oblongues et aiguës; c’est ce qui lui a fait donner le nom d’aiguille. Sa racine, blanche et semblable dans sa forme à une carotte, a ordinairement six pouces de diamètre; les sauvages s’en nourrissent au besoin, et les Mexicains en fabriquent une espèce de savon.

Il est encore trois autres espèces de fleurs très-remarquables; elles sont rares, même en Amérique, et leurs noms sont inconnus du commun des voyageurs. La première, dont les feuilles bronzées sont disposées de manière à imiter le chapiteau corinthien, a reçu de nous le nom de corinthienne. La deuxième, couleur de paille, rappelle, par sa tige environnée de onze branches, comme d’autant de satellites, le fameux songe de Joseph; elle a été nommée la Joséphine. La troisième, la plus belle des reines-marguerites que j’aie vues, ayant autour d’un disque jaune, nuancé de noir et de rouge, sept à huit rayons dont chacun serait à lui seul une belle fleur, a été appelée la dominicale, non-seulement parce qu’elle nous a paru la maîtresse-fleur de ces parages, mais encore parce que nous l’avons rencontrée un dimanche.