ARBUSTES. Les arbustes qui portent des fruits sont en petit nombre. Les plus communs sont le groseillier, le cerisier, le cormier, le houx et le framboisier. Les groseilles, grosses et petites, sont, comme en Europe, de différentes couleurs, blanches, rouges, oranges, jaunes, noires; on les rencontre en grande quantité dans presque toutes les parties des montagnes, ainsi que dans les plaines, où elles sont meilleures, comme étant plus exposées au soleil. J’ai rangé les cerisiers et les cormiers parmi les arbustes, parce qu’en effet la tige qui les porte n’atteint jamais la hauteur commune d’un arbre. Le cormier, qui se présente sous la forme d’un buisson, porte un fruit excellent que les voyageurs appellent la poire des montagnes; mais il n’a rien de commun avec ce fruit et n’excède pas la grosseur d’une cerise commune. La cerise d’Amérique diffère de celle d’Europe en ce qu’elle forme des grappes sur la tige, à peu près comme nos groseilles noires, et qu’elle n’a que la grosseur de nos cerises des bois. La corme et la cerise forment en partie la nourriture des sauvages dans la saison, et ils les sèchent pour leurs provisions d’hiver. Les cénelles, fruit du houx, sont de deux sortes, blanches et rouges. Voyez à la fin de ma lettre la liste des fruits, plantes et racines qui croissent spontanément dans les différentes parties de l’Ouest, et qui, à défaut d’autre chose, tiennent lieu de nourriture.

Le lin est fort commun dans nos vallées; la même racine (ce qui est fort remarquable) est assez féconde pour pousser de nouveaux jets pendant un certain nombre d’années. Nous en avons eu la preuve sous les yeux, dans une racine à laquelle sont encore attachées une trentaine de tiges de différentes crues. Le chanvre est plus rare que le lin.

ARBRES. Comme nous avons presque toujours côtoyé les rivières, nous n’avons pu rencontrer une grande variété d’arbres. On n’y voit guère que des buissons, des saules, des bouleaux, ainsi que l’aune, le sureau, le cotonnier ou peuplier blanc dont l’écorce sert en hiver de nourriture aux chevaux, le tremble dont la feuille est toujours en mouvement; les Canadiens y attachent une idée superstitieuse: ils disent que c’est sur ce bois qu’on a crucifié Notre-Seigneur, et que depuis la feuille ne cesse de trembler. Sur les montagnes on ne trouve de haute futaie que le pin et le cèdre blanc et rouge; ce dernier est le plus en usage pour les meubles; c’est, après le cyprès, le bois le plus durable de l’Ouest. Il y a cinq espèces de pins: le pin de Norwége, le résineux, le blanc, le pin à goudron, et le pin élastique, dont les sauvages se servent pour faire des arcs. L’if, quoique rare, se trouve aux montagnes, ainsi que l’érable blanc; les tamarins y croissent en abondance. Vers les Côtes-noires, la violence des vents est telle que les cotonniers, qui y croissent à l’exclusion de presque tout autre arbre, revêtent les formes les plus étranges. J’en ai vu dont les branches, violemment tordues, rentraient dans le tronc principal, et finissaient par prendre de si singulières positions, qu’il eût été impossible à une certaine distance de dire quelle partie visible de l’arbre touchait immédiatement la racine.

OISEAUX. Les oiseaux ne sont pas moins variés que les fleurs: on en voit de toute forme, de toute grandeur et de tout plumage, depuis le pélican blanc et le cygne, jusqu’au roitelet et l’oiseau-mouche. Muratori, dans sa relation du Paraguay, fait chanter ce dernier comme un rossignol, et s’étonne à juste titre que d’un corps aussi petit il puisse sortir des sons aussi forts. A moins que l’oiseau-mouche de l’Amérique du Sud ne soit pas celui des Montagnes Rocheuses, ni même celui des Etats-Unis, on doit dire que c’est par erreur que le célèbre auteur a ajouté la beauté du chant à celle du plumage. Le seul son que l’on entende, lorsque cet oiseau voltige d’une fleur à une autre, est une espèce de bourdonnement semblable à celui de l’abeille, encore n’est-il produit que par la rapidité avec laquelle l’air est frappé de ses petites ailes. Le noutka est une nouvelle espèce d’oiseau-mouche propre à l’Orégon. Toute la partie supérieure de l’oiseau est rougeâtre; la tête tire sur le vert; le cou, cuivré et cramoisi, varie selon l’incidence de la lumière. Par la gorge, il ressemble à l’oiseau-mouche commun, connu à l’est des montagnes; mais il est plus riche dans ses couleurs, et ses plumes métalliques sont disposées en un large collier dans la partie inférieure du cou, au lieu de former une partie principale de tout le plumage.

INSECTES, REPTILES. Je ne ferai mention des reptiles que pour remercier Dieu de nous avoir servi contre eux, et contre le plus terrible de tous, le fameux serpent à sonnettes, le bouclier impénétrable à leurs dards. En effet, comment s’est-il fait que pas un homme de la caravane, ni même un cheval ou un mulet, n’ait été piqué une seule fois, lorsque, dans un seul jour, sans quitter la ligne droite de leurs charrettes, nos charretiers en tuaient jusqu’à douze à coups de fouet?

Il est un point controversé entre les naturalistes au sujet des fourmis: c’est de savoir si le grain qu’elles ramassent doit servir à leur nourriture d’hiver ou seulement à la construction de leurs cellules. Peut-être nos remarques pourront-elles servir à résoudre la difficulté. Il n’y a ici dans les fourmilières ni froment ni grain qui en tiennent lieu, par conséquent point de provision de bouche de cette nature; à leur place, ce sont de petits cailloux, que ces insectes laborieux élèvent en monceaux de trois ou quatre pieds de diamètre sur un pied de haut; d’où il est, ce semble, permis de conclure que le grain employé ailleurs au même usage que ces petits cailloux n’est point destiné à nourrir la fourmi, mais bien plutôt à lui bâtir une demeure.

Chose étonnante! la puce n’a pas encore fait son apparition dans les montagnes; la vermine, au contraire, ronge les pauvres sauvages; et ce qu’il y a de plus triste, c’est que, loin de songer à s’en débarrasser, ils l’entretiennent par leur malpropreté.

On a souvent parlé des maringoins; ils m’ont tant tourmenté dans ce voyage que je peux bien contribuer pour ma part à publier leur méchanceté. Quand il s’agit de nuire à l’homme, il n’y a point d’animal qui l’emporte sur ces insectes. Au milieu de la journée, ils ne vous inquiéteront pas, mais à condition que vous quittiez l’ombre, et que vous alliez vous exposer aux ardeurs du soleil. Le soir, le matin, la nuit, leur bourdonnement aux oreilles ne cessent pas un instant; ils s’attachent avec avidité à la peau comme des sangsues, et enfoncent dans la chair leur dard empoisonné, contre lequel il n’y a point d’autre défense que de se cacher entièrement sous sa couverture, ou de s’envelopper la tête de quelque tissu impénétrable, au risque d’étouffer. C’est surtout pendant le repas qu’ils sont incommodes. Alors, pour s’en débarrasser, il faut produire, à l’aide de bois pourri ou d’herbes vertes, une épaisse fumée sans flamme. Ce remède est efficace: mais on ne l’emploie qu’en désespoir de cause; car on est presque suffoqué par les nuages épais qui vous environnent. On pourrait donner à ces sortes de repas le titre de festins à tristes figures: chacun y fait la grimace, et les plus insensibles même ont les larmes aux yeux. Tant que la fumée dure, ces petits trouble-tout voltigent à l’entour; mais aussitôt que l’atmosphère s’éclaircit, ils reviennent à la charge dans toutes les directions, et s’attachent aux parties du corps qui sont à découvert, jusqu’à ce qu’un autre tas de bois pourri, jeté sur les charbons, les mette de nouveau en fuite.

Les frappe-d’abord ou brûlots se trouvent par myriades au désert, et ne sont pas moins nuisibles que les maringoins. Comme ils sont si petits que l’œil peut à peine les apercevoir, ils attaquent aisément la peau, et se glissent jusque dans les yeux, les narines et les oreilles. Pour s’en débarrasser, on met des gants, et sur la tête un mouchoir qui couvre le front, le cou et les oreilles; on garantie le visage par la fumée d’une courte pipe.

Les mouches-à-feu ou vers luisants des montagnes ne sont pas nuisibles; leur grosseur est à peu près celle de l’abeille. Lorsqu’on les aperçoit en grand nombre le soir, c’est un signe certain de pluie; alors, n’importe l’obscurité de la nuit, sillonnant l’air comme autant d’étoiles errantes ou de feux follets, leurs belles formes phosphoriques vous rendent la route distincte et visible. Les sauvages s’en frottent parfois le visage, et par plaisanterie, pour faire peur aux enfants, ils se promènent le soir comme des météores dans les environs du village.