Comme le gibier a manqué rarement à nos chasseurs, nous n’avons guère eu recours à la pêche que pour les jours maigres. Il est cependant arrivé que, nos vivres, commençant à manquer, nous vîmes nos lignes plus heureuses que nos fusils. Les poissons que nous prîmes le plus souvent sont les mulets, deux espèces de truites; les carpes, et deux ou trois différentes espèces inconnues. Un jour, campé sur les bords de la Rivière-aux-Serpents, je pris à la ligne plus de cent poissons en moins d’une heure. L’anchois, l’esturgeon abondent dans un grand nombre de rivières de l’Orégon, ainsi que six différentes espèces de saumons. Ces derniers remontent les rivières vers la fin d’avril, pour ne plus les redescendre. Les jeunes descendent au mois de septembre vers l’Océan, et les sauvages croient qu’ils ne remontent que quatre ans après.

Nous avons vu les ouvrages des castors; le pays où nous sommes est leur pays par excellence. Tout le monde sait l’emploi qu’ils font de leurs dents et de leur queue; mais ce qu’on ignore peut-être, et ce qui nous a été assuré par les trappiers, c’est que pour faire tomber l’arbre qu’ils abattent du côté où ils veulent construire leur digue, ils choisissent parmi les arbres du rivage celui qui penche le plus sur l’eau; et s’il ne s’en trouve pas qui aient une inclinaison suffisante, ils attendent qu’un bon vent vienne à leur secours. Qu’on ne s’étonne donc pas qu’une tribu indienne considère les castors comme une race dégradée d’êtres humains, dont les crimes et les vices, ayant irrité le Grand-Esprit, celui-ci, pour les punir, les réduisit pour un temps à la condition de brutes; mais tôt ou tard ils seront rendus à leur force primitive; et même, dans leur état actuel, ils ont une espèce de langage; car on les a vus, disent-ils, s’entretenir, se consulter, délibérer sur le sort d’un criminel de la communauté. Tous les trappiers nous assurent que les castors qui refusent de travailler sont chassés de la république à l’unanimité des voix et à coups de dents; que ces proscrits sont obligés de passer un hiver misérable, à moitié affamés, dans un trou abandonné d’une rivière, où on les prend facilement. Les trappiers les appellent castors paresseux, et disent que leur peau ne vaut pas la moitié de la peau de ceux que l’industrie persévérante et la prévoyance ont munis d’abondantes provisions et mis à l’abri des rigueurs de l’hiver. La chair du castor est grasse et délicate; on en sert la queue comme en Europe le beurre. Leur peau, si recherchée, se paie sur les lieux de neuf à dix piastres, mais en marchandises, ce qui ne revient pas à une piastre en argent; car une seule pinte de genièvre, par exemple, qui ne coûte pas dix sous aux vendeurs, se vend ici jusqu’à vingt francs. Est-il étonnant que ces gens fassent si facilement des fortunes colossales; tandis que des employés, à qui l’on donne jusqu’à neuf cents piastres par an, n’ont pas même une chemise à la fin de l’année? Dans cette catégorie de vendeurs n’est pas comprise l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson dans l’Orégon; la vente de toute liqueur y est strictement défendue.

La loutre, brune et noire, abonde dans les rivières de nos montagnes; mais comme le castor, elle est poursuivie avec avidité par les chasseurs.

A propos des amphibies, un mot de la grenouille. La plus ordinaire est celle que l’on voit en Europe; mais il y en a une autre qui en diffère du tout au tout, en ce qu’elle porte une queue et des cornes, et qu’elle ne se trouve que dans les sables arides. Des voyageurs donnent à cette espèce le nom de salamandre.

Le rat des bois, espèce de blaireau, est très-commun; on le trouve ordinairement dans les endroits marécageux, où il se nourrit de petites écrevisses. Voici le stratagème dont il se sert pour obtenir son met favori: placé sur le bord d’un étang, il laisse tomber dans l’eau sa longue queue dépourvue de poil; les écrevisses, avides d’un si bon morceau, s’en saisissent. Aussitôt que le rat sent leurs pinces acérées, il donne une forte secousse de sa queue; les écrevisses lâchent prise en quittant leur élément, et le rat s’en empare, les met en sûreté à une petite distance de l’eau, puis les dévore avec avidité. Il a toujours soin de les prendre par derrière, les tenant de travers pour garantir sa bouche de leurs pinces.

Le blaireau proprement dit habite dans toute l’étendue du désert, mais il ne se montre guère; il se tient toujours près de son gîte, et à l’approche du moindre danger, il y rentre au plus vite. Il est à peu près de la grosseur de la marmotte; sa couleur est un gris argenté; ses pattes sont courtes; sa force est prodigieuse. Un jour, nous en surprîmes un assez éloigné de son trou pour qu’on pût l’empêcher d’y rentrer; il se réfugia dans le creux d’un rocher; un Canadien le saisit aussitôt par la patte de derrière, mais il eut besoin de l’assistance d’un camarade pour l’en retirer.

D’où vient le nom qu’on a donné au chien-de-prairie? Personne n’a pu nous le dire. Pour la forme, la grosseur, la couleur, l’agilité, il ressemble à l’écureuil, et habite en communauté dans des villages qui ont parfois plusieurs milliers de loges; la terre répandue autour de chaque trou fait un tallus qui facilite l’écoulement de la pluie. A l’approche de l’homme, ce petit animal se hâte de rentrer dans son trou en jetant un cri perçant qui, répété de loge en loge, avertit la peuplade de se tenir sur ses gardes. Au bout de quelques minutes, on voit les plus hardis ou les plus curieux mettre le nez à la fenêtre; le chasseur, qui le guette, choisit ce moment pour tirer son coup, ce qui demande beaucoup d’adresse, vu qu’ils n’exposent à l’air que le sommet d’une tête fort petite et fort agitée. Quelquefois ils sortent tous ensemble; c’est, au dire des sauvages, pour s’assembler en conseil. Quel est alors l’objet de leurs délibérations? Il n’est pas facile de le deviner. Nos pareils sont des profanes dont ils évitent la présence; seulement, à en juger par les hôtes qu’ils reçoivent, on peut croire que la sagesse y préside. Les habitués du logis sont le pigeon, l’écureuil barré, le serpent à sonnettes; sympathie singulière qu’on ne peut guère expliquer que par la différence des appétits. Cet animal ne se nourrit, dit-on, que de rosée et de racine de gazon. Ce qui confirmerait cette opinion, c’est la position de leur village, toujours éloignée des eaux, et l’herbe menue qui en tapisse le sol.

Le mephitis-americana, ou la bête puante, est un gentil quadrupède de la grosseur d’un chat ordinaire, bigarré de différentes couleurs. Lorsqu’il est poursuivi, il dresse sa belle queue touffue, et lance à diverses reprises, à mesure qu’il s’éloigne, une décharge de fluide que la nature lui a donné pour sa défense; cette liqueur est si infecte, qu’il n’y a ni homme ni animal capable d’y résister.

Le bon P. Van Quickenborne en fit un jour l’expérience, lorsque nous étions ensemble à Saint-Louis. En revenant avec moi d’une excursion, il vit deux mephitis sur sa route; et comme c’était la première fois qu’il faisait une pareille rencontre, il crut avoir trouvé deux petits ours. L’envie lui prit de s’en rendre maître et de les emporter dans son grand chapeau; il descendit de cheval, s’approcha lentement et avec prudence pour s’assurer de la proie qu’il guettait; il n’avait plus qu’un pas à faire, il étendait déjà le bras et le chapeau; tout à coup la décharge du fluide eut lieu, il en fut inondé. Bien qu’il fût encore à cent verges de nous, déjà nous sentions cette insupportable odeur; pendant plusieurs jours il n’y eut presque pas moyen de l’approcher; toute la maison était infectée; à la fin on se vit obligé de détruire tous ses vêtements.

Le cabri, pour la forme et la grosseur, tient du chevreuil; seulement le bois du mâle est plus petit et n’a que deux branches. Son poil, imitant celui du cerf, est nuancé de blanc sur la croupe et sur le ventre; ses yeux sont grands et très-perçants. Quand il traverse le désert, son allure ordinaire est un petit galop fort élégant; de temps en temps il s’arrête tout court, se tourne et dresse la tête pour mieux voir; c’est le bon moment pour le chasseur. S’il manque son coup, le cabri part comme un trait; mais sa curiosité le porte à regarder encore; le chasseur connaît son faible, paraît s’amuser en agitant quelque objet de couleur tranchante; l’animal s’approche de plus près, mais son imprudence cause sa perte. Le cabri est la gazelle ou l’élan des naturalistes. La chair en est saine, mais de moindre qualité que celle du cerf ou du chevreuil. On ne le tue que lorsque le chevreuil, la grosse-corne, la biche, la vache du buffle manquent.