La grande chasse au cabri est très-remarquable; les sauvages en font un jour de réjouissance. Ils choisissent d’abord un carré de cinquante à quatre-vingts pieds qu’ils entourent de perches et de branches d’arbres, n’y laissant qu’une petite entrée de deux à trois pieds. Des deux bouts de cette entrée, comme du sommet d’un angle aigu, partent en ligne droite deux haies très-serrées, qu’ils forment avec des branches, et qu’ils continuent jusqu’à une distance de plusieurs milles. Alors de nombreux coureurs donnent la chasse aux cabris, et les poussent devant eux jusqu’à ce que, les ayant engagés entre les deux haies, ils les serrent de si près qu’ils sont obligés de se jeter pêle-mêle par la petite entrée de l’enclos préparé pour les recevoir. Là, les Indiens les assomment à coups de massue. On m’a assuré que souvent en une seule fois les sauvages tuent ainsi jusqu’à deux cents cabris et au delà.

La chair de la femelle du buffle est la plus saine et la plus délicate des viandes de l’Ouest, et en même temps si commune qu’on peut l’appeler le pain quotidien des sauvages; ils ne s’en dégoûtent jamais et se la procurent avec la plus grande facilité. Elle est bonne dans toute ses parties, mais pas également pour tous: les uns préfèrent la langue, d’autres la bosse ou les broches, d’autres les plats-côtés; chacun a son morceau favori. Pour conserver les viandes, on en fait des tranches assez minces qu’on sèche au soleil, ou bien une sorte de hachis qu’on pétrit avec la moelle des plus gros ossements, la plus esquise de toutes les graisses. Ce hachis, auquel on donne les singuliers noms de taureau et de fromage, se mange ordinairement cru; mais cuit, il est moins indigeste et de meilleur goût pour les bouches civilisées.

Les formes et la grosseur du buffle sont connues. Cette majesté du désert de l’Ouest aime la nombreuse compagnie; rarement on le rencontre seul. Très-souvent on en voit plusieurs milliers réunis, les mâles d’un côté, les femelles de l’autre, excepté pendant l’été, où le mélange a lieu. Dans le courant de juin, nous en vîmes aux environs de la Plate une si prodigieuse quantité, qu’elle devait surpasser, ce me semble (pour me servir encore de l’expression de ma lettre de l’année passée), le nombre des animaux réunis de toutes les foires de l’Europe. C’est en pareille circonstance qu’a lieu la grande chasse. Au signal donné, les chasseurs, tous montés sur des coursiers rapides, se précipitent vers le troupeau qui se disperse à l’instant; chacun choisit des yeux sa victime, c’est à qui l’abattra le premier; car, aux yeux du chasseur, avoir abattu le premier buffle, ou plutôt la première vache, plus estimée que le bœuf, c’est un coup de maître. Mais pour l’abattre plus sûrement, il doit caracoler autour de l’animal jusqu’à ce qu’il soit à portée de le blesser à mort. Malheur à lui si la blessure qu’il lui fait n’est pas mortelle! la crainte alors se changeant en fureur, le buffle se retourne brusquement et poursuit à outrance le chasseur. Un jour, nous fumes témoins d’un de ces revers de fortune qui faillit causer la mort à un jeune Américain. Il avait poussé l’imprudence jusqu’à se dépouiller de ses habits et passer la rivière à la nage sans armes, dans la pensée que son couteau lui suffirait pour achever une vache blessée. Mais à peine eut-il atteint le rivage que la vache, en l’apercevant, se retourne vers lui avec furie. Malgré sa prompte fuite, il se vit poursuivi de si près qu’il allait être la victime de sa témérité, lorsque le jeune Anglais qui nous accompagnait vint heureusement à son secours. Il ajusta l’animal de la rive opposée, et d’un coup de fusil l’étendit raide mort.

Quand un de ces fiers animaux est blessé, le comble de la gloire pour le chasseur, c’est de le conduire par une fuite simulée dans un endroit où il peut facilement s’en rendre maître. Le nôtre, nommé John Gray, était réputé le meilleur chasseur des montagnes; il avait donné plus d’une fois les preuves d’une adresse et d’un courage vraiment extraordinaires, jusqu’à attaquer cinq ours à la fois. Un jour, voulant nous régaler d’un plat de son métier, il se fit suivre, jusqu’au milieu de notre caravane, d’un buffle énorme qu’il avait blessé mortellement; cet animal essuya le feu de plus de cinquante fusils, plus de vingt balles l’atteignirent; trois fois il succomba: mais la fureur lui rendant de nouvelles forces, trois fois il se releva, menaçant des cornes le premier qui oserait s’en approcher.

La petite chasse se fait à pied. Un chasseur adroit et expérimenté affronte seul tout un troupeau. Pour s’en approcher suffisamment sans être aperçu, il faut qu’il prenne le dessous du vent; car le buffle a l’odorat si fin que, sans cette précaution, il est capable de sentir l’ennemi à plusieurs milles de distance. Il doit ensuite marcher lentement, courbé le plus possible, avec une casquette à poils sur la tête, de manière à ressembler de loin aux animaux qu’il poursuit. Enfin, lorsqu’il est arrivé à la portée du fusil, il doit s’embusquer dans quelque bas-fond ou derrière un objet quelconque, afin de rester inaperçu aussi longtemps que possible. C’est alors que le chasseur tire à coup sûr. La chute d’un buffle tué et le bruit de l’arme à feu ne font qu’étonner le reste du troupeau; le chasseur a le temps de recharger et de tirer successivement plusieurs coups, aussi longtemps que les buffles hésitent entre la surprise et la peur; de cette manière il en tue cinq, six, et quelquefois davantage, sans changer de place. Un de nos chasseurs en tua un jour jusqu’à treize. Les sauvages croient que chez les buffles, comme chez les abeilles, chaque troupeau a sa reine, et que lorsque la reine tombe tout le troupeau l’environne pour la secourir. Si le fait est vrai, on conçoit que le chasseur, assez heureux pour abattre la reine, a ensuite beau jeu avec la multitude de ses sujets. Quand l’animal est tué, on l’accommode, c’est-à-dire on le dépouille de sa peau, on le dépèce, on en prend les meilleurs morceaux, dont on charge sa monture; quelquefois on ne prend que la langue, et on abandonne le reste à la voracité des loups. Ceux-ci ne tardent pas à se rendre au festin qui leur est préparé, à moins qu’ils n’en soient empêchés par la proximité du camp; dans ce cas ils remettent la partie à la nuit close. Alors le voyageur novice doit renoncer au sommeil; leurs hurlements se font entendre sur tous les tons et presque sans interruption tant que dure le festin. A la longue on s’y habitue, et au milieu de tous les loups de la contrée on finit par dormir aussi tranquillement que si l’on était seul.

Il y a différentes espèces de loups, gris, noirs, blancs et bleus. Les loups gris sont les plus communs, du moins ceux qu’on voit le plus souvent. Le noir est très-grand et féroce; quelquefois il s’insinue dans un troupeau de buffles de l’air le plus paisible du monde; on ne s’aperçoit pas de sa présence; mais malheur au jeune veau qu’il rencontre éloigné de sa mère; il est aussitôt terrassé et mis en pièces. S’ils rencontrent dans le voisinage d’un précipice quelque vieil ours estropié, ils le fatiguent par leurs assauts réitérés, et le forcent à chercher son salut dans le gouffre, où ils n’ont pas de peine à l’achever. Les loups sont très-nombreux dans ces parages; la surface des plaines est remplie de trous où ils se retirent lorsque la nécessité ne les oblige pas à rôder. Ces trous, ordinairement profonds, sont pour eux des abris sûrs contre les chasseurs.

Un petit loup, surnommé le loup de médecine, passe pour une espèce de manitou parmi les sauvages; ils attachent une idée superstitieuse à son aboiement, qui se fait surtout entendre le soir et pendant la nuit. Leurs jongleurs prétendent comprendre les nouvelles qu’il vient leur annoncer; le nombre et la lenteur ou la rapidité de ses hurlements servent de règle à leurs interprétations. Ce sont, ou bien des amis qui approchent dans leur camp, ou des blancs qui se trouvent dans le voisinage, ou des ennemis aux aguets prêts à fondre sur eux. Et aussitôt chacun se règle en conséquence. Pour une nouvelle vraie que le loup annonce, les sauvages, comme toutes les dupes, en publieront cent autres controuvées.

Les montagnes renferment quatre espèces d’ours, le gris, le blanc, le noir et le brun. Les deux premiers sont ici les rois des animaux, comme le lion l’est en Asie; ils ne lui cèdent guère en force et en courage. Cette année, je me suis trouvé plusieurs fois en personne à la chasse aux ours; j’y ai même pris part, dans la compagnie de quatre chasseurs Têtes-plates qui couraient autour de la bête en jetant de hauts cris. Cette chasse est fort dangereuse, parce que l’ours blessé devient furieux comme le buffle et poursuit à toute outrance son agresseur. En moins d’un quart d’heure, j’en vis tomber deux sous les coups de mes camarades, mais si bien atteints qu’ils avaient perdu tout pouvoir de nuire.

Les capitaines Lewis et Clarke, dans la relation de leurs voyages aux sources du Missouri, donnent un exemple frappant de la force physique de cet animal. Un soir, les hommes du dernier canot découvrirent un ours couché dans la prairie, à peu près à trois cents verges de la rivière; six d’entre eux, tous chasseurs adroits, s’avancèrent pour lui livrer bataille. Cachés derrière une petite éminence, ils s’approchèrent à la distance de quarante pas sans être aperçus. Quatre lachèrent alors leur coup de fusil, et les quatre balles furent logées dans le corps de l’animal; deux passèrent à travers les poumons. L’ours, furieux, se leva en sursaut, et, la gueule béante, se précipita vers ses ennemis. Comme il approchait, les deux chasseurs, qui avaient réservé leur feu, lui firent deux nouvelles blessures, dont l’une, lui cassant l’épaule, retarda un instant ses mouvements; néanmoins, avant qu’ils eussent le temps de recharger leurs armes, il était déjà si près d’eux qu’ils furent obligés de courir à toutes jambes vers la rivière. Deux eurent le temps de se réfugier dans le canot, les quatre autres se séparèrent, et se cachant derrière les saules, tirèrent coup sur coup aussi vite qu’ils purent recharger. Toutes ces blessures ne firent que l’exaspérer davantage; à la fin, il en poursuivit deux de si près, qu’ils cherchèrent leur salut dans la rivière en s’élançant d’une hauteur d’environ vingt pieds. L’ours plongea après eux; il ne se trouvait plus qu’à quelques pieds du dernier, lorsqu’un des chasseurs, sorti des saules, lui tira dans la tête un coup qui l’acheva. Ils le traînèrent ensuite sur le bord de la rivière; huit balles l’avaient percé de part en part.

Tous les sauvages des montagnes confirment l’opinion qu’en hiver l’ours suce sa patte et vit de sa propre graisse; les Indiens ajoutent qu’avant d’entrer dans ses quartiers d’hiver, c’est-à-dire dans le creux d’un rocher ou d’un arbre, ou dans quelque trou souterrain, il se purge, puis se remplit de semences sèches qu’il ne digère point. Alors il reste couché pendant plusieurs semaines sur le même côté, le talon d’une patte toujours dans la gueule; puis il se retourne, ce qu’il ne fait que quatre fois de tout l’hiver.