Nous vîmes en cette occasion combien la raison sait rendre un sauvage maître de lui-même. Ce chef ranax était le frère d’un Ranax tué par l’un des chefs têtes-plates qui venaient d’arriver. Ils se saluèrent devant nous en se voyant, et se séparèrent au départ, comme l’eussent fait deux nobles chevaliers chrétiens qui n’ont d’animosité contre l’ennemi que sur le champ de bataille. Cependant les Têtes-plates ne fumèrent pas avec les Ranax, qui les avaient indignement trahis en plusieurs circonstances. Je pense qu’il ne nous sera pas difficile de les réconcilier enfin une bonne fois. Les Têtes-plates feront assurément ce qui leur sera conseillé, et je suis sûr que les autres n’en exigeront pas davantage.
Je me recommande à votre bon souvenir, particulièrement dans vos prières.
SEPTIÈME LETTRE
AUX RELIGIEUSES THÉRÉSIENNES DE TERMONDE
Racine-amère, de l’emplacement choisi pour
la 1ᵉʳ réduction, 26 octobre 1841.
Vous qui priez tant pour nous et pour nos pauvres sauvages, vous méritez sans doute une longue lettre de notre part. Je prends d’autant plus volontiers la plume, que je sais que les nouvelles que j’ai à vous communiquer ne contribueront pas peu à vous entretenir dans vos bons propos, et à augmenter, s’il se peut, la ferveur et l’assiduité de vos prières.
Après un voyage à cheval de quatre mois et demi dans le désert, et malgré la privation continuelle de pain, de vin, de fruits, de café, de tout ce que le monde appelle les douceurs de la vie, nous nous sentons plus forts, plus dispos et plus encouragés que jamais à travailler à la conversion de ces pauvres âmes que la divine miséricorde nous adresse de toutes parts. Après celui qui est l’Auteur de tout bien, grâces en soient rendues à Celle que l’Eglise nous permet d’appeler notre vie, notre douceur et notre espoir, puisqu’il a plu à la divine bonté que les grandes consolations nous vinssent les jours de ses fêtes. C’est le jour de sa glorieuse assomption dans le ciel que nous avons rencontré l’avant-garde de nos chers néophytes, et que pour la première fois nous avons assisté à leur pieuse réunion. C’est le dimanche de l’octave que nous avons célébré tous les trois au milieu d’eux les saints mystères. C’est huit jours après que ces bons sauvages se consacrèrent, eux et leurs enfants, au Cœur immaculé de Marie. C’est le jour où l’Eglise célèbre la fête de son saint Nom que le camp du grand chef renouvela cette consécration au nom de toute la peuplade. C’est le 24 septembre, fête de Notre-Dame de la Merci, que nous arrivâmes sur le bord de la rivière qui est encore appelée la Racine-amère, mais où doit bientôt couler le lait et le miel. C’est le premier dimanche d’octobre, fête du saint Rosaire, que nous nous sommes fixés dans la terre promise, en plantant une grande croix sur le sol destiné à la première réduction, circonstance qu’on m’assure avoir été prédite par une petite fille de douze ans, baptisée et morte pendant mon absence, comme je l’ai rapporté dans une autre lettre (p. 114). Que de motifs d’encouragement vint encore nous donner le deuxième dimanche du même mois! Ce jour, l’Evangile offre à nos espérances la belle parole du festin; ce jour, 10 octobre, un grand protecteur (saint François de Borgia) nous bénit du haut du ciel; ce jour enfin, fête de la Maternité divine, que ne nous promet pas la Vierge qui a donné son Fils pour le salut du monde! Quinze jours après, le quatrième dimanche d’octobre, fête du Patronage de la sainte Vierge, nous lui offrions, comme prémices de la première réduction maternelle, la première chambre de notre résidence; vingt-cinq petits sauvages recevaient le baptême; des représentants de vingt-cinq nations différentes assistaient aux instructions; et pour tant de faveurs reçues par l’entremise de Marie, tous, d’une voix unanime, nous la proclamions Reine de la réduction naissante, en donnant à cette dernière le nom de Sainte-Marie.
Peut-être certains esprits-forts souriraient-ils en lisant ces remarques; mais il me semble que les âmes pieusement éclairées conviendront volontiers que la réunion de ces circonstances, jointe à la manière dont nous avons été appelés, envoyés et amenés dans ces parages, jointe surtout aux dispositions de nos bons Indiens en faveur de notre religion, que tout cela, dis-je, est bien propre à nous fortifier dans l’espérance que nous avions conçue depuis si longtemps, de revoir bientôt ici ce qui s’est vu de si admirable dans les réductions du Paraguay! Aussi est-ce là maintenant l’unique pensée qui nous occupe le jour, le rêve de nos nuits; et ce qui me prouve que ce beau idéal n’est pas seulement un rêve, c’est qu’au moment où j’écris ces lignes, les voix bruyantes de nos charpentiers, le forgeron qui fait résonner le marteau sur l’enclume, m’annoncent qu’il est question, non plus de poser les fondements, mais bien d’élever le comble de la maison de prières (église); c’est qu’aujourd’hui même trois sauvages députés de la tribu des Cœurs-d’alènes, qu’attire ici la nouvelle du bonheur futur des Têtes-plates, sont venus nous conjurer d’avoir aussi pitié de leurs compatriotes. «Père, me disait l’un d’eux, nous sommes vraiment dignes de pitié, nous désirons servir le Grand-Esprit, mais nous ne savons que faire pour cela; nous avons besoin de quelqu’un pour nous l’apprendre, voilà pourquoi nous nous adressons à vous.»
Et le jour de la plantation de la Croix au milieu du camp, que j’eusse voulu que nos Pères et Frères d’Europe, et vous aussi, mes Sœurs, vous eussiez été présents à la cérémonie qui eut lieu vers le soir. Combien tous les cœurs n’eussent-ils pas été émus en voyant s’élever dans les airs le signe auguste de notre salut, au milieu d’un peuple, petit il est vrai, si l’on n’envisage que le nombre, mais bien grand pour le zèle d’un missionnaire qui peut trouver parmi eux des apôtres et des martyrs de la cause sacrée! Vous eussiez vu avec quels sentiments de foi et d’amour tous ceux qui étaient présents, depuis le grand chef jusqu’aux plus petits enfants, venaient se prosterner aux pieds de l’arbre des élus et coller leurs lèvres sur le bois qui a sauvé le monde; avec quel dévouement ils prenaient à haute voix le saint engagement de souffrir plutôt mille morts que de jamais abandonner la prière!
Si nous étions en nombre encore quelques années, que de nouvelles provinces ne viendraient pas s’adjoindre au royaume de notre Seigneur! Je n’en doute pas, deux cent mille âmes seraient sauvées. Les Têtes-plates et les Cœurs-d’alènes ne sont pas nombreux, il est vrai; mais les Pends-d’oreilles forment une tribu trois fois plus nombreuse et non moins bien disposée. L’année dernière, j’ai baptisé plus de deux cent cinquante de leurs enfants. Le grand chef, déjà baptisé et nommé Pierre, est un véritable apôtre, et ils ne sont éloignés de nous que de quatre à six journées de chemin. Viendront ensuite six cents Shlishatkumche, huit cents Stiet-Shoi, trois cents Zingomènes, deux cents Shaistche, trois cents Shuyelpi, cinq cents Tchilsolomi, quatre cents Sim-poils, deux cents cinquante Zinabsoti, trois cents Yinkaeêous, mille Yejakomi, tous de la même souche, et parlant à peu près la même langue. Les Spokanes, leurs voisins, ne tarderaient pas à suivre leur exemple; les Nez-percés, déjà envahis par les ministres protestants, se dégoûtent de leurs prêches et nous tendent les bras. Les Ranax, dont le chef s’est montré si bien disposé, les Serpents et les Corbeaux que j’ai visités l’année dernière, les Sheyennes que j’ai rencontrés deux fois sur les bords de la Plate, la nombreuse nation des Scioux, les Mandans avec les Arikaras et les Gros-Ventres ou Minatares (trois tribus réunies, ensemble trois mille âmes) qui m’ont reçu avec tant de marques d’estime et d’amitié, les Omathas, d’autres nations encore qu’il serait trop long d’énumérer, ne sont pas éloignés du royaume des cieux.
Il n’y a que les Pieds-noirs dont on aurait lieu de désespérer, si les pensées de Dieu ressemblaient toujours aux pensées des hommes. Ce sont des assassins, des voleurs, des traîtres, pis que cela encore. Mais qu’étaient primitivement, dans l’Amérique du Nord, les Chiquites, les Chiriganes, les Hurons et les Iroquois? et avec le temps et le secours d’en haut que ne sont-ils pas devenus? N’est-ce pas à ces derniers que les Têtes-plates sont redevables des germes de bien qui produisent aujourd’hui sous nos yeux de si beaux fruits? D’ailleurs les Pieds-noirs n’en veulent pas aux Robes-noires; loin de là, les autres Indiens nous assurent que, si nous nous présentions en cette qualité, nous n’aurions rien à craindre d’eux. C’est même en cette qualité que, l’année dernière, étant tombé entre les mains d’un de leurs partis, je fus conduit comme en triomphe à leur village, porté par douze guerriers sur un manteau de peaux de buffle, et invité à un festin auquel assistaient tous les braves du camp, et au commencement duquel je fus émerveillé de les voir, tandis que je récitais le Benedicite, frapper d’une main la terre et lever l’autre vers le ciel, pour signifier que tout bien vient d’en haut tandis que la terre n’enfante que le mal.