Vous prierez beaucoup, mes Sœurs, pour que le bon Dieu inspire à nos supérieurs de nous envoyer des ouvriers; j’en ai demandé de tous les points du globe. Mais pour la plus grande gloire de Dieu, pour le salut d’un si grand nombre d’âmes, qu’on pèse en Europe ce que j’ai encore à dire; je ne dirai rien que d’exact.

Au jugement des PP. Mengarini et Point qui m’accompagnent, au témoignage de tous les voyageurs de l’Ouest que j’ai vu (et j’en ai vu beaucoup qui ont parcouru toutes ces contrées et logé longtemps sous les loges des Têtes-plates en particulier), enfin d’après toutes les observations que j’ai pu faire moi-même dans mes deux voyages, les Têtes-plates sont d’une simplicité, d’une droiture, d’une docilité d’enfant, à tel point que de mauvais plaisants, abusant de ces aimables qualités, les portèrent plus d’une fois à faire des choses que nous-mêmes aurions peine à croire, si elles ne nous étaient attestées par des témoins dignes de foi, comme de les faire danser jusqu’à l’entier épuisement de leurs forces, sous prétexte de détourner de prétendus fléaux dont ces imposteurs assuraient qu’ils étaient menacés à cause de leurs péchés.

Mais s’ils sont des enfants pour leur simplicité, on peut dire aussi qu’ils sont des héros pour le courage. Jamais ils n’attaquent personne, mais malheur à qui les provoque injustement! On a vu des poignées de leurs braves attendre de pied ferme des forces vingt fois plus nombreuses que les leurs, en soutenir le choc sans plier, et, en les mettant bientôt en pleine déroute, les faire repentir de leur injuste agression. Quelques semaines seulement avant ma première arrivée aux montagnes, soixante-dix Têtes-plates se voyant forcés d’en venir aux mains avec les Pieds-noirs d’environ cinq cents loges (ce qui suppose à peu près quinze cents guerriers,) résolurent d’en soutenir l’attaque en hommes déterminés à mourir plutôt qu’à lâcher pied. Déjà l’ennemi fondait sur eux, qu’ils étaient encore à genoux, adressant au Grand-Esprit toutes les prières qu’ils savaient; car le chef avait dit: «Qu’on ne se relève pas qu’on n’ait bien prié.» Leur invocation finie, ils se relèvent pleins de confiance, supportent sans reculer le choc de l’ennemi, et bientôt l’obligent à douter de la victoire. Le combat commencé, laissé et repris plusieurs fois, dura cinq jours de suite, c’est-à-dire jusqu’à ce que les Pieds-noirs, effrayés d’une audace qui tenait du prodige, se virent contraints de battre en retraite, abandonnant sur le champ de bataille un grand nombre de morts et de blessés; et, chose vraiment étonnante! du côté des Têtes-plates, dont chacun avait vingt adversaires à combattre, pas un mort, pas un prisonnier; un seul mourut des suites d’une blessure, mais seulement plusieurs mois après l’action, et le lendemain du jour où je l’eus baptisé, quoique la pointe d’une flèche lui fût restée tout entière dans la cervelle.

C’est dans cette affaire que le brave Pilchimoe, dont j’ai parlé plusieurs fois dans mes lettres, sauva ses frères par son dévouement. Les chevaux de toute la troupe passaient isolés dans la prairie; tout à coup arrive de loin au grand galop une bande de Pieds-noirs dans le dessein de s’en emparer. Pilchimoe voit le danger; il était à pied, mais près de lui se trouvait une femme à cheval, courir aux autres chevaux, les rassembler et les ramener au camp; tout cela fut pour lui l’affaire de quelques minutes.

Un autre guerrier, nommé Sechelmela, voyant un Pied-noir isolé des autres, s’apprêtait à l’attaquer, lorsque celui-ci, le prenant pour un des siens, le pria en grâce de le laisser monter en croupe sur son cheval. Le Pied-noir avait une carabine, la Tête-plate n’avait que son arc. Aussitôt il conçoit le dessein de s’emparer de cette arme; avant de se découvrir, il laisse monter son ennemi derrière lui, chevauche quelque temps dans la prairie, et tout à coup, lorsque l’autre s’y attendait le moins, il saisit avec force la carabine et s’écrie: «Pied-noir, je suis Tête-plate, lâche ton arme.» A ces mots, plus mort que vif, le Pied-noir lâche prise, et Sechelmela, désormais bien armé, se met à la poursuite d’autres ennemis.

Mais voici un trait beaucoup plus beau, ce me semble; il est de Pierre, le grand chef que j’ai déjà nommé; il y a aujourd’hui quinze jours, un Pied-noir, grand voleur de chevaux, venait d’être surpris par nos gens en flagrant délit; c’était pendant la nuit, il faisait fort obscur. Quoique blessé, ou plutôt parce qu’il était blessé, il n’en était que plus redoutable, ayant encore à la main son fusil, dont il menaçait de faire usage contre le premier qui se mettrait à sa portée. Personne n’osait avancer; Pierre, petit de taille et âgé d’environ quatre-vingts ans, sentit se ranimer son courage. «Quoi donc, s’écrie-t-il, vous avez peur? laissez-moi faire.» Et courant droit à l’ennemi, il l’achève d’un coup de lance. Aussitôt il se jette à genoux, tourne les yeux vers le ciel, et fait à haute voix sa prière à peu près en ces termes: «Grand-Esprit, vous savez pourquoi j’ai tué ce Pied-noir, ce n’était pas par vengeance, il le fallait bien pour faire un exemple qui rendît les autres plus sages. Ah! je vous en supplie, faites-lui miséricorde dans l’autre vie, nous lui pardonnons de bien bon cœur le mal qu’il a voulu nous faire, et pour vous prouver que je dis la vérité, je vais le couvrir de mon habit.» En disant ces paroles, il se dépouilla de son manteau, et ne se retira qu’après en avoir revêtu le cadavre.

Ne le perdons pas de vue, Pierre était l’année passée à la tête de la peuplade nombreuse des Pends-d’oreilles qui demande des Robes-noires; Pierre baptisé est maintenant un véritable apôtre. Avant son baptême, il pouvait déjà se rendre cet heureux témoignage: «Si jamais j’ai fait le mal, ce n’a été que par ignorance; tout ce que j’ai cru bon, j’ai toujours tâché de le faire.» Rapporter toutes ses bonnes œuvres serait une chose impossible. Tous les jours, de grand matin, il parcourt le village, adressant à chaque loge soit des encouragements, soit de simples avis, soit des réprimandes, selon qu’il le juge à propos pour le bien de ceux à qui il s’adresse. Son cheval, qui se distingue par deux cornes de bœuf attachées entre les deux oreilles, est si habitué à ce manége, que sans être stimulé ni retenu, il s’arrête lorsque l’exhortation du cavalier commence, et se remet en marche dès qu’elle est finie.

J’ai parlé de la simplicité et du courage des Têtes-plates; que vous dirai-je encore? Qu’ils ne ressemblent nullement à la plupart des autres sauvages; qu’ils ne sont ni grossiers, ni importuns, ni imprévoyants, ni inconstants, encore moins cruels; qu’ils sont d’un désintéressement, d’une générosité, d’un dévouement rares envers leurs frères et leurs amis; que du côté de la probité et des mœurs publiques, ils sont irréprochables et même exemplaires; que les querelles, les injures, les divisions, les inimitiés, les rixes leur sont inconnues. L’année dernière, pendant un séjour de plusieurs mois au milieu d’une grande partie de la peuplade, jamais je n’ai pu observer le moindre dérèglement; que si quelques enfants vont nus, usage qu’il serait facile d’abolir, personne ne paraissait avoir l’air de s’en apercevoir.

J’ajouterai que toutes leurs bonnes qualités sont déjà surnaturalisées par des vues de foi, et par leur grand zèle pour pratiquer ce que commande et éviter ce que défend notre sainte religion; qu’on ne rencontre plus chez eux aucun vestige de superstition; que leur confiance en nous est telle, qu’il ne leur vient pas même à la pensée que nous puissions être ni trompés ni trompeurs; qu’ils croient sans la moindre difficulté les mystères les plus profonds, aussitôt qu’ils leur sont proposés. J’ai dit ailleurs ce qu’ils avaient fait pour obtenir des Robes-noires, les dangers courus, les voyages entrepris, les maladies, les morts, les massacres qui en ont été la suite. Ce qu’ils ont fait pendant mon absence, et jusqu’à notre retour parmi eux, rend également témoignage de la droiture de leurs intentions. Maintenant quelle exactitude à se rendre aux offices! quel recueillement à la chapelle! quelle attention au catéchisme! quelle modestie! quelle piété! quelle ferveur dans leurs prières! quelle humilité! quelle simplicité dans ce qu’ils racontent de leur ancien aveuglement ou des actions qui peuvent leur faire honneur! En les entendant sur ce dernier article, on dirait qu’ils parlent de tout autre que d’eux-mêmes ou de choses qui leur sont absolument étrangères. Je ne connais pas de simplicité religieuse qui surpasse la leur. «Père, disent-ils ordinairement en baissant modestement les yeux et le ton de la voix, ce que je vous dis, je ne l’ai jamais dit, et je ne le dirai à nul autre qu’à vous; mais je vous le dis, parce que vous me le demandez et que vous avez droit de le savoir.»

Les chefs, qui seraient mieux appelés les pères de la peuplade, dont les ordres, se bornant presque à l’expression d’un désir, sont cependant toujours écoutés, ne se distinguent pas moins par leur docilité à notre égard que par leur ascendant sur la tribu.