Le plus influent d’entre eux, surnommé le Petit-Chef, à cause de l’exiguïté de sa taille, considéré comme guerrier et comme chrétien, serait comparable aux plus beaux caractères de l’antique chevalerie. Un jour, lui septième, il soutint l’assaut de tout un village de Ranax qui attaquait injustement ses compagnons. Une autre fois, il ne se signale pas moins contre les mêmes Ranax qui venaient de se rendre coupables envers lui de la plus noire trahison; il marche contre eux avec dix fois moins de guerriers qu’ils n’en avaient. Ces braves, se croyant invincibles sous sa conduite et sous la protection du Ciel qu’ils invoquaient, se précipitent sur les traîtres, les mettent en déroute, en tuent neuf, et en eussent tué un nombre plus considérable, si, au plus fort de la poursuite, le petit-chef ne se fût souvenu que ce jour-là était un dimanche, et n’eût arrêté ses compagnons en leur criant: «Mes amis, c’est l’heure de la prière, hâtez-vous de retourner au camp!» A sa voix, ils abandonnent les fuyards, retournent sur leurs pas, et à peine sont-ils arrivés au camp, que sans même songer à panser leurs blessures, ils tombent à genoux dans la poussière, pour rendre au Dieu des armées tout l’honneur de la victoire. Le petit-chef atteint d’une balle au travers de la main droite, en avait perdu entièrement l’usage; mais voyant deux de ses compagnons blessés plus grièvement que lui, il banda leurs plaies avec la main qui lui restait libre, et prit soin d’eux pendant toute la nuit de cette glorieuse journée.

Dans mainte autre occasion, il ne s’est montré ni moins courageux ni moins prudent; aussi plusieurs fois les Nez-percés, nation beaucoup plus nombreuse que les Têtes-plates, lui ont-ils offert la dignité de grand-chef, s’il voulait passer dans leurs rangs. Il aurait pu le faire sans blesser les droits de personne, tout sauvage étant libre de quitter un chef pour passer sous un autre quand bon lui semble, à plus forte raison quand il s’agit de devenir soi-même grand-chef. Mais le petit-chef, content du poste que lui avait assigné la Providence, repoussa toujours des offres si honorables, sans jamais donner d’autre raison de son refus que celle-ci: «Le Maître de la vie m’a fait naître chez les Têtes-plates, c’est au milieu des Têtes-plates que je dois mourir.» Amour de la patrie bien recommandable sans doute, mais ce qui l’est peut-être encore plus dans un guerrier, c’est la vraie humilité dont toutes ses paroles sont empreintes: «Avant de connaître le vrai Dieu, me disait-il un jour, hélas! que nous étions aveugles! on priait, mais à qui adressait-on ses prières?.... Vraiment, je ne sais comment ni pourquoi le Grand-Esprit nous a soufferts si longtemps...» Aujourd’hui, non content d’être le premier à tous les offices qui se font à la chapelle, il est toujours le dernier qui cesse de prier ou de chanter dans sa loge, et le matin, avant le point du jour, ses chants et ses prières ont déjà recommencé.

Le fond de son caractère est la douceur, ce qui ne l’empêche pas de s’armer d’une sainte sévérité lorsqu’il voit quelque chose d’inconvenant. En voici une preuve. Quelques jours avant notre arrivée, une jeune personne s’étant absentée de la prière pour une raison qui ne lui semblait pas légitime, il prit un fouet, et reprochant à cette fille légère de se trouver où elle ne devait pas être et de n’être pas où elle devait se trouver, il la flagella en public de manière à donner un exemple dont on se souvînt dans la suite. La pauvre sauvagesse reçut cette correction en toute humilité et promit de se corriger.

Les Têtes-plates aiment à prier. Après la prière du soir, faite en commun, ils prient encore en famille, ou bien ils chantent des cantiques. Ces pieux exercices se prolongent quelquefois bien avant dans la nuit, et pendant le sommeil, quand quelqu’un s’éveille, il se met encore à prier. Le bon vieux Simon a pris l’habitude avant de se coucher, de rassembler les braises de son foyer; puis il fait dévotement sa prière, fume son calumet et se couche. Toutes les fois qu’il se réveille, il recommence les mêmes opérations, pour l’ordinaire, trois ou quatre fois chaque nuit. Il y eut même un temps où celui qui s’éveillait le premier dans chaque loge se chargeait d’éveiller les autres pour leur faire recommencer la prière en commun. Ce pieux excès provenait d’un petit avis que je leur avais donné dans ma première visite: que quand on s’éveillait la nuit, il était bon d’élever son cœur à Dieu. On leur a expliqué depuis comment il fallait entendre la chose.

La nuit du 24 au 25, les chants et les prières n’ont pas cessé. Hier mourut une jeune femme, baptisée quatre jours auparavant. A cette occasion nous leur expliquâmes la doctrine de l’Eglise sur le purgatoire, en leur recommandant de prier pour le repos de son âme. En ce moment on dépose les restes de la défunte au pied du calvaire planté au milieu des loges; on peut écrire en toute confiance sur la croix de sa tombe: In spem resurrectionis. Bientôt nous célébrerons la commémoration des fidèles trépassés; elle nous fournira l’occasion d’établir la coutume si chrétienne et si touchante d’aller prier sur les tombeaux.

Les dimanches, les pieuses pratiques, quelques longues et multipliées qu’elles soient, ne sont jamais trouvées fatigantes. On sent ici que le bonheur des petits et des humbles est de parler au Père céleste, et que nulle maison ne leur offre tant d’attraits que la maison du Seigneur. Ici encore, le repos du dimanche est si religieusement observé, que même, avant notre arrivée, le cerf le plus timide eût pu se promener en toute sécurité au milieu de la peuplade, lors même que, faute de nourriture, elle eût été réduite au jeûne le plus rigoureux; car à leurs yeux l’action de prendre son arc et de tirer une flèche en ce saint jour n’eût pas été moins répréhensible que ne l’était chez le peuple de Dieu l’action de ramasser du bois. Depuis qu’ils ont une idée plus juste de la loi de grâce, ils sont moins esclaves de la lettre qui tue, mais non moins attachés au fond des choses. Ils font mieux: avant de rien faire qui puisse avoir l’apparence d’une œuvre servile, ils viennent éclaircir leurs doutes, ou solliciter en esprit de foi et d’humilité la permission dont ils croient avoir besoin.

Le grand chef se nomme le Grand-visage, à cause de la forme un peu allongée de sa figure; on pourrait plus noblement l’appeler l’Ancien du désert; car chez lui l’âge, la taille, la sagesse, tout est grand et patriarcal. Dès sa plus tendre enfance, avant même qu’il eût pu connaître ses parents, il avait eu le malheur de les perdre. Lorsque son père mourut, par compassion du pauvre orphelin déjà privé de sa mère, quelqu’un proposa de l’enterrer dans la même tombe; ce qui donne une idée des épaisses ténèbres où était alors assise cette pauvre peuplade. Mais Dieu, qui avait d’autres desseins, toucha si bien en sa faveur le cœur d’une pauvre femme, qu’elle s’offrit à lui servir de mère. Le Ciel bénit la généreuse tendresse de son cœur; bientôt elle eut la consolation de voir son fils adoptif se distinguer entre tous les autres enfants par son intelligence précoce et ses bonnes qualités. Il était reconnaissant, docile, charitable, et si naturellement pieux, que faute de connaître le vrai Dieu, il mit plus d’une fois sa confiance dans ce qui n’en était que l’ouvrage. Un jour, perdu dans une forêt et réduit à la dernière nécessité, il se mit à embrasser un gros arbre, le conjurant d’avoir pitié de lui. Il n’y a pas deux mois encore, ayant perdu d’un seul coup quatre grands calumets, perte considérable pour un Indien, il retourna bien loin sur ses pas, et pour intéresser le Ciel en sa faveur, il fit à Dieu cette prière: «Grand-Esprit, vous qui voyez et pouvez tout, je vous en prie, faites que je trouve ce que je cherche; cependant, que votre volonté soit faite.» Cette prière devait être agréable à Dieu. Il ne retrouva pas ses calumets, mais il avait reçu mieux, les dons du Saint-Esprit par lesquels il se distingue, simplicité, piété, sagesse, patience, courage et sang-froid. Telles sont les qualités qui l’ont fait élever, par les suffrages de toute sa tribu, à la première dignité où puisse parvenir un sauvage, et qui, désormais sanctifiée par la foi et la charité, l’élèvera un jour, je l’espère, à une éminente dignité dans le ciel. Plus heureux que Moïse, ce nouveau conducteur d’un autre peuple de Dieu, après avoir erré dans le désert plus longtemps que le premier, a fini enfin par introduire ses enfants dans la terre promise. Il a été baptisé le premier de sa grande famille, se nomme Paul, et comme saint Paul, il n’ouvre la bouche que pour amener ses nombreux enfants à la connaissance et à l’amour de Notre-Seigneur.

Vous vous êtes offertes, dans une de vos lettres, à servir, en quelque sorte, de marraines à nos nouveaux convertis; je vous exhorte donc beaucoup à prier sans cesse pour eux, car chacune de vous aura bientôt à répondre pour une centaine de filleuls; aux cinq cents que j’ai eu le bonheur de baptiser l’année passée, nous en ajouterons, avec la grâce de Dieu, encore six ou sept cents avant la fin de l’an 1841.

Me recommandant à Dieu dans vos bonnes prières, j’ai l’honneur d’être, avec le plus profond respect, etc.

HUITIÈME LETTRE
A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS