ONZIÈME LETTRE
A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses,
31 décembre 1841.

Après vous avoir donné la relation de ma course du mois dernier et les observations que j’y ai recueillies, il me reste encore à vous faire l’exposé de ce qui s’est passé chez les Têtes-plates pendant mon absence, et depuis mon retour jusqu’aujourd’hui, dernier jour de l’an. Les détails dans lesquels je vais entrer sur la situation de notre réduction naissante, sous le rapport tant matériel que spirituel, vous feront voir que les PP. Point et Mengarini ne sont pas restés oisifs, et que tous les résultats obtenus viennent à l’appui de ce que j’ai avancé dans mes lettres précédentes.

Comme le plan de notre réduction était définitivement arrêté, il s’agissait d’en venir, avant l’hiver, à un commencement d’exécution. Ce qui pressait le plus, c’était une clôture qui renfermât le terrain destiné au presbytère et à la ferme, et un bâtiment pouvant servir provisoirement d’église. On se mit à l’œuvre de si bon cœur, que dans l’espace d’un mois tout fut achevé. Les Têtes-plates eurent bientôt coupé dans les forêts deux ou trois mille pieux dont ils firent la clôture; et pendant ce temps, nos bons Frères et les trois charpentiers que nous avions emmenés avec nous construisirent, à l’aide de la hache, de la scie et de la tarière, une chapelle avec fronton, colonnade et galerie, balustrades, stalles, chœur, etc., dans laquelle on put réunir, le jour de saint Martin, 11 novembre, tous les catéchumènes, et continuer à les instruire jusqu’au 3 décembre, jour fixé pour le baptême.

Dans l’intervalle, entre ces deux époques, il y eut tous les jours une instruction de plus, à huit heures du soir, pour les personnes mariées ou en âge de l’être; elle durait ordinairement environ cinq quarts d’heure. Le recueillement de ces bons sauvages, toujours avides de la parole de Dieu, se faisait surtout remarquer le soir, dans le silence de la nuit, et dans l’absence des petits enfants, gardés à la loge par leurs frères et sœurs d’un âge plus avancé. Le bon Dieu exauça si bien leurs désirs, que le jour de saint François Xavier les Pères eurent la consolation de baptiser deux cent deux adultes.

Tant d’âmes ne purent être arrachées au démon sans exciter sa rage; aussi en ressentit-on les effets à Sainte-Marie. Symptômes de défiance et d’autres tentations dans les mieux intentionnés; maladie de l’interprète, du sacristain, du préfet de l’église, lorsque leur concours semblait le plus urgent; les orgues brisées involontairement par les sauvages, au moment même où l’on devait en faire un si bon usage; un ouragan la veille du baptême, le même qui avait renversé ma loge dans la prairie aux chevaux; les arbres déracinés dans la forêt, trois loges emportées par le vent; l’église ébranlée jusque dans ses fondements, et ses fenêtres enfoncées: tout semblait conjurer contre la belle cérémonie du baptême; mais, le jour arrivé, tous les nuages disparurent.

Les Pères s’étaient proposé de faire les mariages le jour même du baptême; mais l’administration de ce premier sacrement s’étant prolongé beaucoup plus longtemps qu’ils ne l’avaient cru, à cause de tout ce qu’il fallait dire ou entendre par interprète, ils furent obligés de remettre les mariages au lendemain, abandonnant à Dieu et aux nouveaux chrétiens la garde de leur innocence baptismale.

Comme aucun des anciens missionnaires n’a rien laissé par écrit sur la conduite à tenir dans les mariages, il sera peut-être utile de rapporter ici celle que nous avons tenue ou établie, afin qu’elle soit redressée, si elle n’avait pas été ce qu’elle aurait dû être.

1º Nous sommes partis du principe que, généralement parlant, il n’y a point de mariages valides chez les sauvages de ces contrées. La raison en est qu’on n’en trouve pas un, même parmi les meilleurs, qui, après le mariage contracté à la façon du pays, ne se croie le droit de renvoyer sa première femme quand il le juge à propos et d’en prendre une autre; plusieurs même se croient le droit d’en avoir plusieurs à la fois. Il est vrai qu’en se mariant ils se promettent parfois qu’ils ne se sépareront qu’à la mort, ou qu’ils ne se marieront jamais à d’autres; mais quel homme ou quelle femme passionnés n’en ont pas dit autant? Peut-on inférer de là que le contrat soit valide quand il est universellement reçu qu’après de telles promesses on ne reste pas moins libre de faire ce qu’on veut si l’on se dégoûte l’un de l’autre? Nous sommes donc convenus sur le principe que, parmi eux, jusqu’à présent, il n’y a pas eu de mariage, parce qu’ils n’en ont jamais bien connu l’essence et l’obligation. Ne pas supposer cela, serait s’engager dans un labyrinthe dont il serait bien difficile de sortir. C’était, si je ne me trompe, la conduite de saint François Xavier dans les Indes, puisqu’il est dit dans sa vie qu’il louait devant les maris celle de leurs femmes qu’il croyait devoir leur être plus chère, afin qu’ils s’en tinssent plus facilement à une seule.

2º Supposant ensuite que dans l’usage du mariage il n’y avait eu que des fautes matérielles, on n’a parlé de la nécessité de la réhabilitation que pour le temps qui suivrait le baptême.