Le sauvage est circonspect et discret dans ses paroles et dans ses actions: rarement il s’emporte. S’il s’agit des ennemis héréditaires de sa nation, alors il ne respire que haine et vengeance; mais on peut lui appliquer ce qu’un auteur espagnol a dit des Maures: «Que l’Indien ne se venge pas parce que sa colère dure encore, mais parce que sa vengeance seule peut distraire sa pensée du poids d’infamie dont il est accablé; il se venge, parce que, à ses yeux, il n’y a qu’une âme basse qui puisse pardonner les affronts; il nourrit sa rancune, parce que, s’il la sentait s’éteindre, il croirait avoir dégénéré.» Dans toute autre occasion, il est froid et délibéré, étouffant avec soin la moindre agitation. Découvre-t-il, par exemple, que son ami est en danger d’être tué par quelque ennemi aux aguets, on ne le verra pas accourir précipitamment pour le lui annoncer, comme s’il était dominé par le sentiment de la crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu aujourd’hui?» Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air d’indifférence: «Une bête féroce se trouve cachée sur ta route.» Cette allusion suffit, et son ami évite le danger avec autant de soin que s’il avait connu tous les détails relatifs au piége qu’on lui tendait. Si la chasse d’un sauvage a été infructueuse pendant plusieurs jours, et que la faim le dévore, il ne le fera pas connaître aux autres par son impatience ou son mécontentement; mais il fumera son calumet comme si tout lui eût réussi à son gré; agir autrement serait manquer de courage et s’exposer à être flétri par le sobriquet le plus injurieux que puisse recevoir le sauvage, celui de vieille femme.
Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les combats, qu’ils ont enlevé des chevelures, qu’ils emmènent des prisonniers et des chevaux, le père ne montre aucune émotion de joie, et se borne à répondre: «Ils ont bien fait.» Si, au contraire, on lui apprend que ses enfants sont morts ou prisonniers, il se contente de dire: «C’est malheureux.» Pour les circonstances de l’événement, il ne s’en informera que quelques jours après.
L’Indien montre une sagacité étonnante, et apprend avec la plus grande facilité tout ce qui exige l’application de l’esprit. L’expérience et l’observation lui donnent des connaissances que n’a pas l’homme civilisé. C’est ainsi qu’il traversera une forêt ou une plaine de deux cents milles, avec autant de précision qu’un nautonier guidé par sa boussole sillonne l’Océan, sans jamais dévier en rien de la ligne droite. Avec la même justesse, et à quelque heure que ce soit, il vous indiquera le soleil, n’importe l’épaisseur des brouillards ou des nuages qui l’offusquent. A la piste, il découvrira un homme ou un animal, eût-il marché sur des feuilles ou sur l’herbe. Cette merveilleuse perspicacité ne lui vient pas de la nature seule; elle est plutôt le fruit de son application constante à réfléchir sur les connaissances déjà acquises par l’expérience des aïeux; elle tient aussi à une mémoire excellente qui doit suppléer dans les Indiens l’avantage qui leur manque, de fixer comme nous leurs souvenirs sur le papier. Ainsi ils se rappellent, avec une minutieuse exactitude, tous les points des traités conclus entre leurs chefs, et l’époque exacte où les conseils ont été tenus.
Quelques écrivains supposent que les Indiens sont guidés par l’instinct, et que chez eux les enfants trouveraient aussi aisément leur chemin à travers une forêt que les personnes d’un âge plus avancé. C’est une erreur. J’ai interrogé sur ce point des sauvages intelligents, et ils m’ont laissé la conviction que c’est à leur grande attention à la croissance des arbres et à la position du soleil qu’ils doivent cette grande facilité de se guider dans leurs courses. Ils retiennent non-seulement la position de tel ou tel arbre, mais encore sa taille, sa forme, son espèce et sa dimension. Ils savent que, dans tout arbre, le côté tourné au nord a plus de mousse que ceux qui regardent les autres points cardinaux, et que le côté exposé au sud-est est celui qui a les branches les plus fortes et les plus nombreuses. C’est d’après ces observations et d’autres semblables, qu’ils se dirigent dans leur marche; ils ont grand besoin de les inculquer de bonne heure à leurs enfants. Moi-même je me suis souvent servi avec succès de leurs remarques dans mes petites courses à travers la forêt.
Ils mesurent la distance des lieux par journées de marche. D’après toutes les observations que j’ai faites, leur journée équivaut à peu près à cinquante ou soixante milles anglais lorsqu’ils voyagent seuls, et à quinze ou vingt milles seulement lorsqu’ils lèvent leurs camps. Bien qu’ils n’aient aucune connaissance de la géographie et des sciences qui en sont la base, ils font néanmoins avec précision, sur des écorces d’arbres ou sur des peaux, le plan des pays qu’ils ont parcourus, marquant les distances par journées, demi-journées ou quarts de journées. Ces plans leur servent à régler en conseil leurs excursions lointaines pour la guerre ou pour la chasse. Leur seule astronomie consiste à pouvoir montrer l’étoile polaire, qui est leur guide dans les voyages de nuit.
Les songes, chez les Indiens, sont l’objet d’une grande vénération. Selon eux, le songe est la voie ordinaire dont se servent le Grand-Esprit et les manitous pour faire connaître à l’homme leur volonté, pour le guider par des conseils salutaires et pour lui donner l’intuition de l’avenir. Partant de cette idée, et regardant le songe, ou comme un désir de l’âme inspiré par le génie, ou comme un ordre émanant directement de lui, ils établissent en principe que c’est un devoir religieux d’obéir ponctuellement. Un sauvage, dit Charlevoix dans son journal (et j’ai connu des cas semblables), ayant rêvé qu’il se faisait couper un doigt, le fit couper en effet le lendemain, après s’y être préparé par le jeûne. Un autre, s’étant vu prisonnier dans un rêve, ne sut à quoi s’en tenir; il consulta les jongleurs, et, sur leur avis, se fit attacher à un poteau pour être brûlé en différentes parties du corps. Parmi les Corbeaux, j’ai vu un guerrier qui, à cause d’un songe, a pris des vêtements de femme, et s’est assujetti à tous les devoirs et travaux qu’exige un état si humiliant pour un Indien. Au contraire, chez les Serpents, une femme rêva un jour qu’elle était homme et qu’elle tuait les animaux à la chasse. A son réveil, elle se revêtit des habits de son mari, prit son fusil, et alla essayer l’efficacité de son songe; elle tua un chevreuil. Depuis ce temps, elle n’a plus quitté l’habillement d’homme; elle va à la chasse et à la guerre; par quelques coups intrépides, elle a obtenu le titre de brave et le privilége d’être admise à tous les conseils des chefs. Il ne faudrait rien moins qu’un autre rêve pour lui faire reprendre sa jupe.
Les Potowatomies et les sauvages du nord ont la coutume, lorsqu’ils font ou renouvellent des traités de paix, de se présenter un collier fait de coquilles de buccins et qu’ils appellent le wampum. Lorsqu’ils sollicitent l’alliance définitive ou offensive d’une autre nation, ils joignent à l’envoi du wampum un casse-tête teint de sang, invitant leurs voisins à venir boire avec eux le sang de leurs ennemis; expression figurative, mais qui souvent devient une triste réalité.
Chez les nations de l’ouest, c’est le calumet qui sert de wampum, lorsqu’il s’agit de la paix ou de la guerre. Fumer le calumet ensemble, c’est prendre l’engagement solennel de se traiter en amis; celui qui y est infidèle perd toute estime et confiance, est considéré comme infâme et s’expose à la vengeance divine. Lorsqu’on déclare la guerre, le calumet et tous ses ornements sont rouges. Quelquefois il n’est rouge que d’un côté. Cette marque, et les différentes manières d’orner le calumet, font connaître au premier coup d’œil, à quiconque est versé dans leurs usages, les désirs de la nation qui le présente, ou ce qu’elle a résolu de faire.
Le calumet entre dans toutes les cérémonies religieuses; c’est l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. Fumer est leur préparation prochaine, lorsqu’ils s’adressent au Grand-Esprit, au soleil, à la lune, à la terre et à l’eau, et qu’ils les prennent pour témoins de leur sincérité et pour garants de leurs engagements. Cette coutume des sauvages, quoique ridicule en apparence, a cependant son bon côté. L’expérience leur a appris que fumer tend à dissiper les vapeurs du cerveau, à relever leur courage, à les habituer à penser et à juger avec justesse; c’est pourquoi le calumet est encore introduit dans les conseils comme prologue, et devient le sceau de leurs décrets lorsque les résolutions sont prises. Ils l’envoient comme gage de fidélité et de respect à ceux qu’ils veulent consulter, ou avec qui ils sont en alliance ou en traité.
L’opinion des sauvages sur les bons effets du tabac ne sera peut-être pas admise de tout le monde, car l’expérience semble démontrer que la fumée du tabac agit puissamment sur le système nerveux. Je répondrai pour les sauvages: Si la fumée du tabac est tirée et rejetée par la bouche, elle produit sans doute l’effet d’un narcotique stupéfiant; mais lorsqu’elle est aspirée dans les poumons (et c’est la pratique universelle des sauvages), alors c’est toute autre chose. Qu’on essaie.