Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses,
30 décembre 1841.

Dans ma lettre d’avant-hier, je vous ai raconté les détails de mon voyage au fort Colville; aujourd’hui je vous donnerai les remarques que j’ai faites, et les observations que j’ai pu recueillir dans ce voyage sur les coutumes et les pratiques des Indiens.

Un jour, causant avec sept des Têtes-plates de mon escorte, je leur demandai combien de buffles ils avaient tués entre eux dans leur dernière chasse. La réponse fut cent quatre-vingt-neuf; un seul en avait tué cinquante-neuf pour sa part. Les jeunes gens cherchent à se faire une réputation d’habiles chasseurs par des traits d’agilité, de dextérité et de force. L’un des sept s’était distingué parmi tous ses camarades par trois coups bien remarquables; armé seulement d’une pierre, il avait tué une vache à la course en la frappant entre les deux cornes; il continua sa promenade à pied et en tua une seconde à coups de couteau; enfin il s’empara d’un gros bœuf, l’étreignit et l’étrangla; aussi avait-il tout l’extérieur d’un véritable hercule. Ils eurent ensuite la complaisance de me montrer, à ma demande (car ils ne sont pas vanteurs), les cicatrices des blessures que leur avaient faites les balles et les flèches des Pieds-noirs. L’un avait eu la cuisse percée de part en part de quatre balles; il ne lui en restait qu’un peu de raideur dans la jambe, mais si peu qu’à peine pouvait-on s’en apercevoir. Un autre me montra le bras et la poitrine percés d’une balle. Un troisième, outre quelques coups de couteaux et de lances, avait reçu dans le ventre, à cinq pouces de profondeur, une flèche armée d’une pointe de fer. Un quatrième avait encore deux balles dans le corps. Un cinquième était boiteux; la balle d’un Pied-noir caché dans un trou lui avait cassé la jambe: croiriez-vous que le blessé, sautant sur l’autre jambe, fondit sur son ennemi, et que le trou devint la tombe de l’agresseur? J’exprimai le désir de connaître les remèdes dont ils se servent en pareilles circonstances. Surpris de ma demande, ils me répondirent en riant: «Nous n’y mettons rien, les plaies guérissent d’elles-mêmes.» Ceci me rappelle la réponse que me fit l’année dernière le capitaine Bridger. Il avait eu, pendant quatre ans, deux armures de flèches dans le corps. Interrogé si les blessures avaient longtemps suppuré, il me répondit comiquement: «Dans les montagnes, la viande ne se gâte pas.»

Les habitants des bords de la Rivière-à-Clark sont d’une stature moyenne. Les femmes y sont d’une malpropreté extraordinaire, même parmi les sauvages; leurs jupes de peau, dégoûtantes à voir, leur restent sur le corps jusqu’à ce qu’elles tombent entièrement en lambeaux; à chaque instant elles s’essuient les mains à leur longue chevelure, qui, toujours en désordre, ressemble parfaitement à une brosse remplie de toiles d’araignées. Tous les matins, elles se frottent le visage d’une poudre mêlée de rouge et de brun, qu’elles y font tenir au moyen d’une couche d’huile de poisson. Quoiqu’elles paraissent moins esclaves ici qu’à l’est des montagnes, elles sont pourtant chargées des ouvrages les plus pénibles. Ce sont elles qui cherchent l’eau et le bois, portent les effets dans le déménagement, pagayent le canot, nettoient le poisson lorsqu’on veut s’en donner la peine, car j’ai été dans des loges où j’ai vu le poisson sur les braises tel qu’il était sorti de la rivière. Elles préparent à manger à leurs maris, cueillent les racines et les fruits dans la saison, font des nattes de joncs, des paniers et des chapeaux sans bords, espèces d’omnibus comme je l’ai dit dans le récit de mon premier voyage. Une remarque assez singulière, c’est que les hommes y manient l’aiguille et l’alène plus souvent que les femmes. Au temps de la pêche et de la chasse, ils sont très-actifs à se livrer à ces deux occupations.

L’ophtalmie paraît généralement répandue parmi les habitants de la rivière; on n’entre guère dans une loge sans y voir des borgnes, des aveugles, ou du moins des gens affectés du mal d’yeux. Quelle en est la cause? Peut-être leur assiduité sur l’eau, où ils sont exposés du matin au soir à la réflexion des rayons du soleil; peut-être aussi l’incommodité de leurs basses loges de joncs, où tous se tapissent autour du feu, jour et nuit enveloppés d’une épaisse fumée.

On trouve ici des charlatans aussi bien qu’en Europe. Un ancien commis de la Compagnie de la baie d’Hudson a bien voulu me communiquer son journal; voici ce que j’y trouve au sujet de ces messieurs, qui exercent surtout leur métier au bas du fleuve Columbie et dans les environs. Quelle que soit leur maladie, on étend le patient sur le dos, ses amis se forment en cercle autour de lui, et tiennent d’une main un assez long bâton, et de l’autre un bâton plus court. Le jongleur entonne un air lugubre, et tout le monde le répète après lui en battant la mesure avec les bâtons. Après ce bizarre prélude, il s’approche du malade, se met à genoux devant lui, serre les deux poings et les lui applique sur l’estomac en s’appuyant de toutes ses forces. Comme on s’y attend, cette opération fait jeter les hauts cris au patient; mais ces cris sont bientôt étouffés par ceux du docteur et des assistants, qui se mettent alors à chanter à plein gosier. A la fin de chaque couplet, le médecin joint les deux mains, les approche de ses lèvres et souffle sur le malade. Cette opération se répète jusqu’à ce que, par un tour de sa façon, il lui fait sortir de la bouche une petite pierre blanche ou la griffe d’un oiseau ou de quelque autre animal. Aussitôt il se lève, va d’un air de triomphe montrer sa trouvaille à ceux qui s’intéressent à la santé du sauvage, et les assure de son prochain rétablissement. Au reste, qu’il meure ou qu’il se rétablisse, peu importe, l’essentiel pour le charlatan est toujours, ici comme ailleurs, de se faire bien payer, et il n’y manque pas.

Leurs idées religieuses ne sont pas moins extravagantes et curieuses. Voici ce que croient les Tchinouks, ou du moins ce qu’ils croyaient avant d’être mieux instruits. Selon eux les hommes furent créés par une divinité qu’ils nomment Etala-*passe, mais dans un état très-imparfait; leur bouche et leurs yeux étaient fermés, leurs mains et leurs pieds immobiles; en un mot, c’étaient plutôt des masses vivantes de chair que de véritables hommes. Une seconde divinité qu’ils appellent Ecanuum, moins puissante mais plus bénigne que la première, vit les hommes dans cet état d’imperfection et en eut pitié; elle leur ouvrit la bouche et les yeux avec une pierre aiguë, et donna l’agilité à leurs pieds et à leurs mains. Cette divinité compatissante ne se contenta pas de ces premiers bienfaits; elle enseigna aux hommes à faire des pirogues, des pagayes, des filets, en un mot, tous les ustensiles dont ils se servent pour la pêche, et précipita dans la rivière des rochers pour arrêter les poissons, afin qu’ils pussent en prendre autant qu’il leur en faudrait.

Les cérémonies d’enterrement parmi les Talkotins, qui habitent la nouvelle Calédonie à l’ouest des montagnes, sont bizarres et révoltantes. Le corps du défunt est exposé devant sa loge pendant neuf jours; le dixième, tous les parents et voisins se réunissent dans un endroit élevé; on y place le cadavre sur un bûcher, et l’on y met le feu, au milieu des manifestations de joie des spectateurs. Tout ce que le défunt possédait est placé autour du corps; si c’est un personnage de distinction, ses amis y ajoutent un habillement neuf et complet. Cependant le médecin a recours une dernière fois à tous les sortiléges en usage pour rappeler le défunt à la vie; voyant qu’il ne peut réussir, il étend sur le cadavre une couverture de peau, cérémonie dont le but et l’effet est d’apaiser les parents irrités du mauvais succès de sa cure. Pendant les neuf jours que le cadavre reste exposé, la veuve du défunt est obligée de se tenir auprès, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, quelque temps qu’il fasse, fût-on au plus fort de l’été ou de l’hiver. Sur le bûcher, on l’étend à côté du cadavre; elle y reste jusqu’à ce qu’il plaise au charlatan de la faire retirer, c’est-à-dire jusqu’à ce que de la tête aux pieds elle soit couverte de brûlures. Alors on la force à recueillir avec ses mains du milieu des flammes la graisse qui s’écoule du cadavre, et à s’en frotter le visage et tout le corps. Lorsque les nerfs des jambes et des bras commencent à se contracter, la malheureuse doit retourner sur le bûcher et redresser ses membres. Si la femme a été infidèle à son mari ou négligente à pourvoir à ses besoins, les parents du défunt la jettent sur le bûcher en flammes; les siens l’en retirent, les autres l’y jettent de nouveau; elle est ainsi ballottée jusqu’à ce qu’elle tombe dans un état d’insensibilité complète.

Lorsque le corps est brûlé, la veuve doit ramasser les plus grands os, les envelopper dans une écorce de bouleau et les porter au cou pendant plusieurs années. Dans cet état, on la considère comme esclave; les travaux les plus pénibles deviennent son partage; elle est la servante de toutes les femmes, même des enfants, et la moindre désobéissance de sa part lui attire un châtiment sévère. Les cendres de son mari étant mises en terre, elle est obligée de surveiller l’endroit et d’en ôter les herbes. Souvent les malheureuses veuves se suicident pour éviter tant de cruautés. Au bout de trois ou quatre ans, les parents se concertent pour la relever de son deuil. Ils préparent un grand festin et y invitent tout le voisinage. On introduit la veuve, portant encore les ossements de son mari; on les lui ôte pour les renfermer dans un cercueil qu’on attache à l’extrémité d’un poteau d’environ douze pieds. Les convives célèbrent son veuvage par les plus grands éloges; l’un d’eux lui verse sur la tête un vase plein d’huile, un autre la couvre de duvet. Cette dernière cérémonie lui donne le droit de se remarier; mais comme on peut facilement se l’imaginer, le nombre de celles qui se hasardent une seconde fois est très-petit.

Lorsque je parle en général du caractère et des coutumes des sauvages, j’excepte toujours l’Indien qui habite la frontière de l’homme civilisé, et qui, par le commerce avec ce dernier, est généralement un être abruti. C’est une triste vérité reconnue en Amérique, que là où les blancs sans principes pénètrent avec les boissons enivrantes, bientôt les vices les plus dégradants y règnent.