J’ai trouvé parmi ces Indiens plusieurs petits enfants baptisés par le révérend et zélé M. de Mers, prêtre canadien, qui demeure à Wallamette, non loin de l’océan Pacifique, et qui a fait plusieurs excursions jusqu’au fort Colville.

Nous passâmes le dimanche 7 novembre en pratiques de dévotion auprès de trois familles de Kalispels, sur le bord du lac de ce nom, où nous étions arrivés la veille, comme je l’ai dit plus haut. Deux chaloupes chargées de marchandises et conduites par huit métis engagés à la Compagnie de la baie d’Hudson, y arrivèrent à temps pour assister aux offices divins. Parmi eux se trouvait Charles, interprète tête-plate qui m’avait rendu, l’année dernière, de si grands services. Je rendis grâces à Dieu de cette heureuse rencontre; il était en route pour venir me rejoindre encore cette année. Je dois cet excellent interprète au digne et respectable gouverneur de l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson, M. Mac Lauchlin, au service duquel Charles était engagé.

Il nous fallut trois jours pour nous rendre à la traverse des Kalispels. Le long de la rivière, nous rencontrâmes, de distance en distance, un grand nombre de petits camps sauvages de quatre à six loges. Ces pauvres gens sont obligés de s’éparpiller en hiver pour trouver de quoi vivre par la pêche et par la chasse. Dans une pauvre petite hutte de jonc, je trouvai cinq vieillards presque octogénaires, dont trois aveugles et deux borgnes. C’était une image frappante de la misère humaine. Je leur parlai longtemps des moyens de salut et du bonheur de la vie future; leurs réponses édifiantes m’attendrirent jusqu’aux larmes: «O Dieu, disaient-ils, quel bonheur nous vient dans nos vieux jours! Nous vous aimerons, ô notre Dieu! oui, nous vous aimerons jusqu’à la mort.» Dès qu’ils eurent compris la nécessité du baptême, ils se jetèrent à genoux pour le recevoir. Je n’ai encore jamais rencontré parmi ces gens, je ne dirai pas de l’opposition, mais pas même la moindre marque de froideur ou d’indifférence.

La traverse des Pends-d’oreilles offre un bel emplacement pour une réduction. La prairie est grande et fertile, le bois ne manquera jamais, la rivière est très-poissonneuse. Au fond de la prairie est un petit lac ou marais d’environ six milles de circonférence, véritable rendez-vous de toute espèce d’oiseaux aquatiques. On y serait à proximité d’un grand nombre de tribus sauvages; les Cœurs-d’alène, les Spoknanes, les Chaudières, les Simpoils, les Kooteneys, les Gens-du-Lac, les Nez-percés, et plusieurs autres, ne sont guère qu’à deux ou trois journées de marche de là. Enfin le Fort Colville n’en étant qu’à une forte journée, on aurait la plus grande facilité de s’y pourvoir de vivres, d’outils et d’objets d’habillement.

Le 13, nous mîmes huit heures à traverser une haute montagne couverte de neige. Le soir, à peine étions-nous campés sur un petit ruisseau qui se jette dans le fleuve Columbie, que nous reçûmes la visite de plusieurs Kalispels. Je fus agréablement surpris de la permission que l’un d’eux me demanda: «J’arrive de la chasse, me dit-il, où j’ai tué un chevreuil; il est maintenant trop tard pour aller le chercher, et demain c’est le jour du Grand-Esprit (dimanche); me permettriez-vous, Robe-noire, de l’emporter chez moi demain, car mes petits enfants sont à jeun?» Leçon admirable pour les chrétiens d’Europe! Ce sauvage n’avait vu un prêtre qu’une seule fois en sa vie! Un autre me fit présent d’une oie qu’il avait tuée; un troisième me présenta un petit panier rempli de Kamath. Je passai le dimanche avec eux à leur grande satisfaction.

Le lendemain, dans l’après-dînée, nous nous rendîmes au fort. Nous y passâmes trois jours pour arranger nos selles et emballer nos vivres et nos semences. Partout où l’on rencontre les Messieurs de la Compagnie de la baie d’Hudson, on est sûr d’un bon accueil; ils ne s’arrêtent pas seulement aux démonstrations de la politesse et de l’affabilité, ils préviennent vos désirs pour vous rendre service. Dans cette circonstance, le commandant du fort, M. Macdonald, Ecossais de nation, alla si loin, qu’il fit préparer par sa dame et mettre à mon insu parmi nos provisions toutes sortes de petites douceurs, telles que sucre, café, thé, chocolat, beurre, biscuits, farines, volailles, jambons et chandelles. Outre les instructions que j’adressai pendant la messe aux Canadiens engagés au service du fort, j’eus plusieurs conférences avec le chef des Shuyelpi ou Chaudières, homme intelligent, qui m’invita à venir évangéliser sa nation.

Nous quittâmes le fort le 18. Il ne se passa rien de bien remarquable pendant notre retour, si ce n’est un fait que je veux raconter pour l’instruction de ceux qui pourraient faire la même route que nous; il ne prouve que trop combien il est utile d’être quelquefois méfiant, et que partout on retrouve des enfants d’Eve. Nous avions laissé à la traverse des Pends-d’oreilles cinq ballots de viandes sèches; à notre retour, n’en trouvant plus que deux, je demandai au chef ce que les autres étaient devenus: «J’ai honte, Robe-noire, me répondit-il, j’ai peur de vous parler. Vous savez que j’étais absent lorsque vous avez mis vos ballots dans ma loge. Ma femme les a ouverts pour voir si la viande n’était pas moisie; les dépouilles (c’est-à-dire la graisse) lui parurent si belles et si bonnes qu’elle en goûta! Quand je rentrai, elle m’en offrit ainsi qu’à mes enfants; le bruit s’en répandit dans le village, les voisins sont venus, et nous en avons mangé tous ensemble.» Deux ou trois jours plus tard, nous n’aurions plus rien retrouvé du tout. Si ce brave homme avait voulu imiter l’histoire de nos premiers parents, il n’aurait pu mieux jouer son rôle. Cette aventure me fournit l’occasion de les instruire de cette première prévarication et de ses tristes suites. Le chef prit ensuite la parole, et après avoir bien grondé sa femme, il protesta au nom de tous que cela n’arriverait plus à l’avenir. Ces pauvres gens tâchèrent de nous dédommager de leur mieux, et nous offrirent deux sacs de racines sauvages et un panier remplis de pâtés de mousse de pin aussi durs que la colle forte. La nécessité nous força d’accepter ces pâtés de nouvelle espèce; on les prépare en les mettant dans de l’eau bouillante; ils forment alors une soupe épaisse et élastique qui a l’apparence et le goût du savon, et qui, assaisonnée d’une bonne faim et d’une grande disette d’autre nourriture, se laisse manger.

Le 1ᵉʳ décembre, je me retrouvai dans la prairie aux Chevaux, au milieu des Kalispels, qui s’y étaient rendus des différentes parties des montagnes pour me voir à mon retour. Je restai trois jours avec eux, les instruisant et les exhortant du matin au soir. Mes dix jeunes Têtes-plates se chargèrent tous des fonctions de catéchistes, et ils mirent un zèle qui ne pu être égalé que par l’assiduité, l’attention et le désir d’apprendre des sauvages qui les écoutaient. Le 3, fête de saint François Xavier, j’y baptisai soixante personnes, dont treize adultes. La nuit précédente avait été très-orageuse, l’enfer s’était comme déchaîné contre nous. Un terrible coup de vent emporta ma loge et la jeta entre les branches d’un gros pin. Ne pouvant la replacer, je me trouvai exposé pour le reste de la nuit aux grêles, à la neige et à la pluie; mais comme tout mal a son remède, j’en trouvai un sous un épais manteau de peau de buffle, où je passai assez agréablement le temps qui me restait à dormir.

Le 8, nous étions de retour dans notre petit établissement de Sainte-Marie, au milieu des salves et des acclamations de nos bons sauvages accourus à notre rencontre.

DIXIÈME LETTRE
À UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS