Nous ne rencontrâmes ce jour qu’une seule famille de Kalispels. Tandis que les vieilles femmes montaient la rivière dans leur léger canot d’écorces d’épinettes, qui portaient en même temps leurs petits enfants et tout leur ménage, les hommes marchaient à pied, le long de la rive, armés d’arcs et de fusils pour la chasse du gibier. Dans tous les petits prés ou marécages que nous traversâmes, nous vîmes un grand nombre de chevaux que les sauvages y laissent sans gardiens souvent pendant plusieurs mois; c’est ce qu’ils appellent mettre les chevaux en cage; en effet, il est rare qu’ils s’en éloignent à une grande distance.

Nous entrâmes, le 4, dans une forêt de cèdres et de pins, si épaisse, que dans presque toute son étendue nous pouvions à peine voir à la distance de vingt verges. Nos bêtes de somme souffrirent beaucoup du manque d’herbe pendant les trois jours que nous mîmes à la traverser. C’était un véritable labyrinthe; du matin au soir on n’y faisait que tourner dans tous les sens pour éviter les milliers d’arbres que les feux, les tempêtes ou l’âge avaient abattus. Enfin nous en sortîmes, et nos yeux purent s’étendre sur toute la surface du grand lac des Kalispels ou Pends-d’oreilles, sur ses îlots boisés de pins, sur ses haies, sur les collines qui, partant de ses bords s’élèvent par terrasses ou couches graduelles jusqu’à ce qu’elles se perdent dans les hautes montagnes couvertes de neige. Le lac a environ trente milles en longueur, et quatre à sept en largeur.

Un autre spectacle plus magnifique encore, nous avait frappés avant d’arriver au lac. La partie de la forêt qui l’avoisine est dans son genre une véritable merveille; les sauvages disent que c’est la plus belle de l’Orégon. Il serait, en effet, difficile de trouver ailleurs des arbres aux proportions plus gigantesques. Du milieu des bouleaux, des aulnes et des hêtres, qui n’y ont pas moins de deux brasses de circonférence, le cèdre dresse sa tête altière et les surpasse tous en grandeur. J’en ai mesuré un qui avait quarante-deux pieds de périmètre; un autre, qui se trouvait à terre, offrait deux cents pieds de long, sur quatre brasses de grosseur. Les branches de ces colosses s’entrelacent au-dessus des hêtres et des bouleaux, et leur beau feuillage forment une voûte si touffue que les rayons du soleil ne pénètrent jamais à leur base tapissée de lychnis et d’autres plantes vertes; à voir sous ce dôme toujours vert les troncs s’élancer par milliers comme autant de colonnes majestueuses, on dirait un temple immense élevé par la nature à la gloire de son Auteur.

Nous entrâmes sous ce dôme magnifique, épuisés de fatigue; pendant une demi-journée nous avions escaladé dans la forêt les flancs d’une haute montagne par un sentier si affreux, que plusieurs fois je crus toucher à ma dernière heure. Une fois surtout, je m’étais écarté de mon escorte, et me trouvais seul sur une de ces projections de rochers, si fréquentes sur les Montagnes Rocheuses que je n’y faisais pas attention. Quels furent ma surprise et mon effroi, lorsque je me vis sur une pointe de deux pieds de large seulement, ayant en face un abîme, à ma gauche un rocher perpendiculaire, à ma droite un précipice d’environ mille pieds! mon unique ressource était un parapet un peu plus large, à trois pieds verticalement au-dessous de moi; mais il fallait y descendre d’un saut; ma mule s’arrêtait devant la descente, et le plus léger caprice de la bête pouvait nous précipiter dans l’abîme. N’ayant pas de temps à perdre, je me recommandai à Dieu et donnai de l’éperon; le saut de ma bête fut heureux, et je me trouvai hors de danger. Ces récits trouveront peut-être des incrédules? Eh bien! dites-leur que je les invite à venir partager mes travaux; je leur promets d’avance qu’il admireront avec moi les merveilles de la nature et qu’ils auront comme moi leurs moments d’admiration et de crainte.

Je ne puis passer sous silence la bonne rencontre que je fis dans la forêt. Me trouvant sur le penchant d’une haute colline, je découvris une petite loge de joncs placée sur le bord de la rivière. J’appelai quelque temps, mais point de réponse. Je me sentis comme entraîné à la visiter et me fis accompagner par mon interprète. Nous y trouvâmes une vieille femme, seule, aveugle et bien malade. Je lui parlai du Grand-Esprit et des vérités les plus essentielles au salut. L’exemple de l’apôtre saint Philippe nous apprend qu’il est des circonstances où toutes les dispositions requises peuvent se trouver implicitement dans un acte de foi et dans un désir sincère de ne vouloir entrer au ciel que par la bonne porte. Toutes les réponses de la pauvre vieille exprimaient le désir de connaître et d’aimer Dieu. «Oui, me disait-elle, j’aime Dieu de tout mon cœur; il m’a fait tant de grâces pendant ma vie! Oui, je veux être son enfant et me réunir à lui pour toujours.» Aussitôt elle se mit à genoux et me demanda le baptême. Je la nommai Marie, et lui mis au cou une médaille miraculeuse de la sainte Vierge. En la quittant, je l’entendis encore remercier Dieu de cette heureuse rencontre.

A peine avais-je regagné mon petit sentier, que je rencontrai le mari de la vieille, courbé sous le poids de l’âge et des infirmités, il pouvait à peine se traîner. Il venait de tendre un piége aux chevreuils dans la forêt, lorsqu’informé de mon approche par mes gens, il hâta le pas, et d’aussi loin qu’il m’aperçut, il se mit à crier d’une voix tremblante: «O que j’ai le cœur content!» et le bon vieillard me serra affectueusement la main, répétant toujours les mêmes paroles. Les larmes m’échappaient en voyant l’affection de ce brave homme, et je fus quelques minutes sans pouvoir lui parler. Enfin je lui annonçai que je sortais à l’instant même de sa loge, et que j’avais baptisé sa femme. «J’ai appris, me répondit-il, votre arrivée aux Montagnes l’année dernière; j’ai su que vous y avez baptisé beaucoup de nos gens. Je suis pauvre et vieux, je n’espérais pas avoir le bonheur de vous voir, Robe-noire, rendez-moi aussi heureux que ma femme; moi aussi je veux appartenir à Dieu, et nous l’aimerons toujours.» Je le conduisis au bord d’un torrent tout proche et lui donnai le baptême avec le nom de Simon. En me voyant partir, le bon vieillard ne cessait de crier et de répéter: «Oh! que Dieu est bon! je vous remercie, Robe-noire, du bonheur que vous m’avez procuré! J’ai le cœur si content! Oui, j’aimerai toujours Dieu! Oh! que Dieu est bon! que Dieu est bon!»

Ces petites rencontres sont nos consolations. Je n’aurais voulu changer en ce moment ma situation pour aucune autre sur la terre. J’ai la ferme conviction qu’une telle rencontre vaut seule un voyage aux Montagnes. Ah! bons et chers Pères d’Europe, je vous en conjure au nom de Jésus-Christ le Sauveur du monde, ne balancez pas de venir dans cette vigne; la moisson y est mûre et abondante. Le Seigneur ne nous dit-il pas: Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur? C’est parmi les pauvres sauvages de ces montagnes isolées que le feu de la grâce divine s’allume partout. Parlez-leur des choses du ciel, aussitôt leurs cœurs s’embrasent de l’amour divin, et ils mettent la main à l’œuvre. Nuit et jour ils sont à nos côtés, insatiables du pain de la parole de vie. Combien de fois les ai-je entendus s’écrier: «Ce sont nos péchés sans doute qui nous ont rendus si longtemps indignes de connaître ces paroles consolantes.» J’ajouterai qu’il n’y a pas de sauvages au monde plus avides de connaître la voie du salut et chez qui il y ait si peu d’empêchements à l’introduction de l’Evangile. Ils n’ont ni idoles ni sacrifices; il ne reste plus parmi eux aucun vestige de superstition; ils n’ont aucune distinction de caste, et le voisinage des blancs avec le cortége de vices qui l’accompagnent, ne s’y fait pas encore sentir.

Sans doute qu’on rencontre des désagréments et des peines; mais doivent-elles arrêter le zèle d’un missionnaire? Le désert à traverser est immense et monotone, mais on en voit la fin et on s’y prépare à l’apostolat; les bêtes féroces le remplissent, mais elles fuient à l’approche de l’homme. Si quelquefois on y est condamné à un jeûne d’un ou deux jours, ce qui arrive, on en gagne meilleur appétit pour les jours suivants; si une nuit orageuse ou les hurlements d’un loup vous empêchent de serrer l’œil, on en dort mieux la nuit suivante; si la route qu’on se fraie, les sauvages ennemis qu’on rencontre, mettent la vie en danger, ces contre-temps nous apprennent à ne mettre notre confiance qu’en Dieu, à bien prier, à tenir nos comptes toujours en règle, et à la crainte d’un instant succèdent une joie et une reconnaissance durables.

Je dois avouer que je ne sais pas encore ce que c’est que de souffrir des privations pour le doux nom de Jésus. Au contraire, je rencontre ici partout l’heureuse application du texte si consolant de l’Evangile: Jugum meum suave est, et onus meum leve. On trouvera au dernier jour que le nom du Sauveur a fait des merveilles parmi ces pauvres peuples, car l’empressement pour venir entendre sa sainte parole y tient du prodige. De tous côtés ils accourent d’une grande distance sur mon passage, m’offrant avec empressement tous leurs petits enfants à baptiser. Plusieurs m’ont suivi des journées entières uniquement pour assister aux instructions. Partout les personnes âgées demandent la régénération avec instance. Ah! vraiment les entrailles se dessèchent à la vue de tant d’âmes exposées à périr faute de secours. C’est ici qu’on doit s’écrier avec l’Evangéliste: Messis quidem multa, operarii verò pauci. Où est le Père de la Compagnie dont le cœur ne s’enflamme en entendant ces nouvelles? où est le chrétien qui refuserait son obole pour coopérer à une œuvre comme celle de la Propagation de la Foi; l’œuvre la plus catholique et la plus glorieuse de notre siècle, puisqu’elle procure le salut de tant de milliers d’âmes qui, sans son secours, resteraient ensevelies dans les ombres de la mort?

Pour ne pas revenir trop souvent sur les mêmes points, je dirai ici que pendant ce voyage de quarante-deux jours, j’ai baptisé cent quatre-vingt-dix personnes, dont vingt-six adultes vieux ou malades, et j’ai prêché à plus de deux mille Indiens, venus exprès des différentes parties de ces montagnes pour entendre la parole de Dieu. J’ose espérer que, conduits par une grâce et une providence si visibles, ils ne tarderont pas à se ranger tous sous l’étendard de leur divin Chef Notre-Seigneur Jésus-Christ.