Dans la vallée, la terre végétale est en général légère; elle offre cependant de beaux pâturages. La rivière, dans presque toute son étendue, est bien boisée, particulièrement de pins, de sapins, de cotonniers, de bouleaux, d’aulnes et de saules. Parmi les oiseaux les plus remarquables, on y distingue l’aigle-nonne, ainsi appelé par les voyageurs à cause de sa couleur noire, excepté la tête qui est blanche; l’aigle noir, l’oiseau puant, l’épervier, la poule et la caille.
Le 30, trois chevaux s’étant éloignés de la bande pendant qu’ils paissaient librement la nuit (liberté dont il est rare qu’ils abusent), nous ne pûmes continuer notre route qu’à onze heures du matin. Nous escaladâmes bientôt une crevasse de rocher garnie de pins dont toutes les branches étaient couvertes d’une mousse noire et fine, en forme de festons ou de guirlandes de deuil; et nous grimpâmes ainsi l’espace d’environ six milles, guidés par un petit sentier où à chaque instant nous étions arrêtés par de gros blocs de pierre et des troncs d’arbres placés comme à dessein pour en rendre le passage impraticable. Arrivés enfin au sommet de la montagne, nous traversâmes une jolie petite plaine appelée la prairie de Kamath; c’est là que les Têtes-plates viennent chaque année au printemps déterrer la racine du même nom qui, avec la viande sèche du buffle, fait leur principale nourriture à Sainte-Marie. Nous descendîmes ensuite dans une belle prairie, d’environ dix milles d’étendue, arrosée par deux ruisseaux, qui s’y unissent pour se jeter plus loin dans la Rivière-à-Clark. Pendant qu’on dressait la loge pour y passer la nuit, je vis un Pied-noir qui se cachait dans les environs; je n’eus garde d’en parler à mes jeunes braves, qui n’auraient pas manqué de l’attaquer; mais le soir je pris la précaution de faire faire bonne garde autour des chevaux.
Le lendemain était un dimanche; je célébrai le saint sacrifice de la Messe, et je baptisai trois petits enfants des Cœurs-d’alène qui m’accompagnaient; le reste de la journée se passa en prières et en instructions; Técousten, le chef de mon escorte, en fit deux à ses camarades et parla avec beaucoup de force et de précision sur différents points de la religion qu’il avait déjà entendu expliquer.
Le lundi, fête de la Toussaint, après avoir célébré le saint sacrifice, je fis lever le camp, et nous nous rendîmes, par un défilé d’environ six milles, au pied de la Rivière-à-Clark.
Nous y étions attendus par deux camps de Kalispels; avertis de notre arrivée, hommes, femmes et enfants accoururent pour me donner la main, avec toutes les démonstrations de la joie la plus sincère. Le chef du premier camp s’appelait Chalax; je baptisai dans sa petite peuplade vingt-quatre enfants et une jeune Kootenaise moribonde. Comme le pays que nous avions à parcourir n’offrait que peu de ressources, il nous procura six ballots de viande de buffle.
Le chef du second camp, nommé Koytilpo, avait trente loges sous ses ordres; je résolus de passer la nuit avec eux. Je fus agréablement surpris en les entendant réciter fort bien les prières que j’avais enseignées aux Têtes-plates lors de ma première visite. Voici le mot de l’énigme: ayant appris que je reviendrais aux montagnes l’année suivante, ils envoyèrent chez les Têtes-plates un jeune homme intelligent et doué d’une bonne mémoire, qui, en peu de temps, apprit et retint les prières, les cantiques et les points essentiels au salut. Rentré dans son village, il employa tout l’hiver à les enseigner à ses compatriotes, et y réussit si bien, que je les trouvai parfaitement instruits. La même ardeur s’était communiquée aux autres petits camps avec le même succès. Ce fut une grande consolation pour moi de voir faire le signe de la croix et d’entendre prier et chanter les louanges de Dieu dans un désert de près de trois cent milles d’étendue, où jamais prêtre catholique n’avait encore mis le pied. Ces bons Indiens étaient au comble de la joie en apprenant que j’espérais bientôt pouvoir laisser un Père au milieu d’eux. Ils avaient déjà fait un premier essai de la vie civilisée en cultivant les patates; ils m’en offrirent plusieurs plats; ce fut les premières que je vis depuis mon départ des Etats-Unis. Leurs loges sont faites en nattes de jonc, comme celles des Potowatomies, à l’est des Montagnes. Avant de se coucher, ils assistèrent encore à des instructions que leur firent Técousten et un autre chef. Quelle admirable leçon pour les Européens! Tous les soirs, l’un des chefs fait une instruction ou donne quelques avis salutaires à sa peuplade, et tous y assistent avec tant de respect, de modestie et de recueillement, qu’à les voir on les prendrait plutôt pour des religieux que pour des sauvages. Lorsque le chef finit, tous répondent Koey! mot qui correspond à notre Amen. Le lendemain, avant mon départ, je baptisai vingt-sept de leurs petits enfants.
Dans la matinée, nous traversâmes une montagne et entrâmes dans la grande plaine de Kamath. Les loups y sont très-nombreux et féroces; au printemps dernier ils ont enlevé aux Kalispels et dévoré plus de quarante chevaux. Une fontaine d’eau bouillante se trouve à peu de distance du nord-est. Un défilé montagneux d’environ dix milles nous conduisit de cette plaine dans la belle prairie aux chevaux. Là, quinze loges de Kalispels nous reçurent avec les mêmes démonstrations d’amitié que leurs compatriotes de la veille. Le chef, qui avait fait plusieurs milles pour venir à ma rencontre, m’avoua franchement que des ministres américains, qu’il avait rencontrés pendant l’été, lui avaient rendu ma prière (religion) fort suspecte: «Mon cœur se trouve divisé, ajouta-t-il, et j’ignore à quoi m’en tenir.» Je n’eus point de peine à lui faire comprendre la différence entre ces messieurs et les prêtres, et les motifs de leurs calomnies contre la véritable Eglise de Jésus-Christ.
A l’entrée de la prairie aux chevaux se trouve un beau petit lac d’environ six milles de circonférence, entouré de hautes montagnes. A cause de la fête que célébrait l’Eglise en ce jour, je l’appelai le lac des Ames.
Le 3 novembre, après avoir dit les prières de grand matin et donné une instruction à tous les sauvages réunis, nous continuâmes notre marche sur les bords de la Rivière-à-Clark, que nous devions côtoyer pendant huit jours, nous fûmes une grande partie de la journée sur le penchant d’une haute montagne, gravissant un rocher raboteux et brisé de quatre à cinq cents pieds d’élévation. J’avais vu de bien mauvais passages, mais aucun ne m’avait encore paru si dangereux; le monter à cheval était impossible; à pied j’allais m’épuiser de fatigue avant d’être au bout. Je me rappelai que nous avions à notre suite une vieille mule assez prudente et pas trop vicieuse; je m’attachai à sa queue et tins ferme; au moyen de quelques cris et coups de fouet, la bonne bête me traîna fort patiemment jusqu’au sommet. Là nous jouîmes un instant du plus beau coup d’œil qu’on puisse s’imaginer: au bas, la rivière et ses environs; au-dessus de nos têtes des rochers s’élevant graduellement en amphithéâtre; en face, dans le lointain, des montagnes à perte de vue couvertes de pins jusqu’aux sommets. En descendant je changeai de position, je m’accrochai à la bride de ma mule, qui, continuant sa route pas à pas, me déposa sain et sauf au pied du mauvais rocher (c’est le nom que lui donnent les sauvages).
La Rivière-à-Clarck passe ici entre deux hautes montagnes escarpées. Cette belle rivière présente successivement toutes les phases capables d’enchanter le voyageur; tantôt ses eaux coulent majestueusement avec un doux murmure entre deux rives ombragées d’arbres de toute espèce; tantôt elle s’élargit dans un lit plus spacieux, et se transforme en une surface large, calme, unie et resplendissante comme un cristal. Bientôt des rochers la rétrécissent ou l’interceptent; alors elle s’élance en courants impétueux où l’eau s’échappe, comme un éclair, en chutes et en cascades et le mugissement des ondes imite le fracas des tourbillons que la tempête excite dans la forêt. En un mot, rien de plus varié que son cours, rien de plus pittoresque que ses rives. J’y ai surtout remarqué les différentes espèces de tamarins et de lichnis, plante médicinale dont parle Charlevoix dans son Histoire du Canada.