Le 29, le gros camp, accompagné du P. Point, nous quitta pour la grande chasse des buffles; réunis au camp des Pends-d’oreilles, qui les attendaient à deux journées de marche d’ici, ils seront au delà de deux cents loges. Je suis rempli d’espoir dans l’attente des nouveaux succès par lesquels le Seigneur daignera, je l’espère, récompenser le zèle de ses serviteurs. Dans l’entre-temps, nous nous occupons, le P. Mengarini et moi, à traduire le catéchisme en langue tête-plate, et à préparer à la première communion environ cent cinquante personnes restées à Sainte-Marie. Nos bons Frères et nos charpentiers continuent à entourer tout le terrain de la réduction d’une forte palissade munie de deux bastions. Cet ouvrage est d’une nécessité absolue pour nous mettre à l’abri des incursions furtives des Pieds-noirs, dont nous attendons de jour à autre une visite. Notre confiance à Dieu sera toujours notre bouclier; nous prenons les précautions que dicte la prudence, et nous demeurons sans crainte à notre poste.

Un jeune Simpoil vient d’arriver à notre camp; voici ses paroles mot pour mot: «Je suis Simpoil, ma nation fait pitié; elle m’envoie pour écouter vos paroles et apprendre la prière que vous annoncez aux Têtes-plates; les Simpoils désirent aussi la connaître et imiter leur exemple.» Ce brave jeune homme va passer l’hiver avec nous, et retournera au printemps prochain parmi ses frères, pour y jeter la semence de l’Evangile.

Toute la nation tête-plate convertie, quatre cents Kalispels déjà baptisés, ainsi que quatre-vingts Nez-percés, plusieurs Cœurs-d’alène, Kootenays et Pieds-noirs; les Serpents, les Simpoils, les Chaudières et une foule d’autres peuples qui nous tendent les bras; le gouverneur du fort Van-Couver et le Révérend M. Blanchet, qui demandent avec les plus vives instances que nous venions former un établissement dans cette contrée; en un mot tout un vaste pays qui n’attend que l’arrivée des véritables ministres de Dieu, pour se ranger sous l’étendard de la croix de Jésus-Christ: voilà, mon Révérend Père, le bouquet que nous vous offrons à la fin de 1841! C’est au pied du crucifix que vous cherchez les moyens de procurer le plus grand bien spirituel des âmes confiées à vos enfants. Notre nombre est bien loin de suffire aux besoins pressants et actuels des peuples qui nous appellent à leur secours. La propagande protestante est sur le qui-vive. Envoyez-nous donc au plus tôt des auxiliaires, des Pères et des Frères, et des milliers d’âmes vous béniront au trône de Dieu pendant toute l’éternité!

Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet,
reçue le 1ᵉʳ novembre 1841[6].

Fort Van-Couver, 28 septembre 1841.

Bénie soit la divine providence du Dieu tout-puissant qui vous a protégé, conservé, ramené au milieu de vos chers néophytes avec un puissant secours!

Je félicite le pays du trésor qu’il possède par l’arrivée et l’établissement des membres de la Compagnie de Jésus. Veuillez bien témoigner aux révérends Pères et Frères ma vénération et mon profond respect. Je prie le Seigneur de bénir vos travaux, de continuer vos victoires et vos succès. Dans peu d’années, vous aurez la gloire et la consolation de voir se ranger sous l’étendard de la croix, par votre entremise, tous les sauvages du haut de la Columbie.

Je ne doute pas que notre excellent gouverneur, M. John Mac-Lauglin, ne vous donne tous les appuis et secours qui seront en son pouvoir. C’est un bonheur pour notre sainte religion que ce grand homme soit à la tête des affaires de l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson, à l’ouest des Montagnes Rocheuses; il l’a protégée avant notre arrivée dans le pays; il ne cesse encore de lui donner son appui de paroles, d’exemples et de faits.

Etant dans le même pays, travaillant pour le même but, ayant les mêmes intérêts, le triomphe de la religion catholique dans ce vaste territoire, nous serons sensibles à tout ce qui vous intéressera, M. de Mers et moi; nul doute que tout ce qui nous concerne ne soit aussi l’objet de votre sensibilité.

Voici en peu de mots où nous en sommes. L’établissement catholique de Wallamette renferme près de soixante familles; celui de Cowlitz, cinq seulement; vingt-deux à Nesqually sur le Puget-Sund, à une trentaine de lieues de Cowlitz. En outre nous devons visiter de temps à autre les forts les plus rapprochés, où se trouvent les serviteurs catholiques de la Compagnie. Voilà ce qui absorbe presque tout notre temps. Nous manquons de Frères, de Sœurs religieuses, de maîtres et de maîtresses d’école. Nous avons à remplir le ministère de tous les ordres, outre le soin du temporel qui est un grand fardeau. Les femmes des Canadiens, prises de toutes les parties du pays, apportent la diversité des langues dans les familles. On parle généralement partout un mauvais jargon qui ne peut servir de base à notre instruction publique. De là les obstacles au progrès; nous allons à pas lents. Il faut montrer le français en montrant le catéchisme, ce qui nous prend un temps infini. Nous sommes réellement accablés. Les sauvages nous tendent les bras de tous côtés; mais nous n’avons pas le temps de les cultiver. Nous faisons quelques missions à la hâte parmi eux; nous baptisons les enfants et les adultes en danger de mort. Nous n’avons pas le temps d’apprendre les langues; jusqu’à présent nous avons même manqué d’interprètes pour traduire les prières; ce n’est que depuis peu que j’ai réussi à le faire en langue tchinouk. Les difficultés augmentent par la diversités des langues. Les Kalapouyas du haut de Wallamette, les Tchinouk de la Columbie, les Kayous de Wallawalla, les Nez-percés, les Okinatrines, les Têtes-plates, les Serpents, les Cowlitz, les Klikatas de l’intérieur au nord de Van-Couver, les Tchébélis au nord de l’embouchure de la Columbie, les sauvages de Fesqually et de l’intérieur de la baie de Puget-Sund, ceux de la rivière Travers, les Klalams de la même baie, ceux de l’île Van-Couver, des postes du nord sur le bord de la mer et dans l’intérieur du pays qu’arrosent les sources et les tributaires de la rivière Travers, ont chacun leur langue différente. Voilà les obstacles que nous avons à vaincre tous les jours. Nos entrailles se dessèchent de voir tant d’âmes périr sous nos yeux sans pouvoir leur rompre le pain de la parole de vie.