De plus, nos moyens temporels sont limités. Nous ne sommes que deux; nos valises ne sont point arrivées le printemps dernier par le bâtiment de l’honorable Compagnie; nous avons épuisé nos ressources. Les sauvages, les femmes et les enfants nous demandent en vain des chapelets; nous n’avons plus de catéchismes de notre diocèse à distribuer, point de livres de prières en anglais à donner aux Irlandais catholiques, point de livres de controverse à prêter. Le Ciel semble être sourd à nos besoins, à nos prières, à nos vœux, à nos désirs les plus ardents. Jugez de notre situation, et combien nous sommes à plaindre.

Cependant nous sommes environnés de sectes qui font mille efforts pour répandre le poison de l’erreur, qui tâchent de paralyser le peu de bien que nous faisons. Les méthodistes sont établis en cinq endroits: au Wallamette, à huit milles de notre établissement; chez les Klatsaps, au sud de l’embouchure de la Columbie; à Nesqually sur le Puget-Sund; aux grandes dalles en bas de Wallawalla; enfin à la chute de Wallamette. Les missions presbytériennes sont à Wallawalla et aux environs de Colville.

Au milieu de tant d’ennemis, nous tâchons de tenir ferme, de nous multiplier, de visiter beaucoup de postes, là surtout où le danger est le plus pressant, soit afin de prendre les devants et d’inculquer les principes catholiques, là où le poison n’a pas encore été répandu, soit afin de paralyser les progrès du mal ou d’en tarir la source même. Le combat a été rude; les sauvages semblent maintenant ouvrir les yeux et reconnaître quels sont les véritables ministres de Jésus-Christ. Le Ciel se déclare pour nous. Si nous avions un prêtre pour tenir une mission permanente parmi les sauvages, dans deux ans tout le pays serait à nous. Les missions méthodistes tombent, elles perdent leur crédit et leur peu d’influence. J’ai eu le dessus au Wallamette, par la grâce de Dieu. Ce printemps, M. de Mers et moi, nous avons enlevé aux méthodistes un village entier de sauvages qui se trouve au bout de la chute du Wallamette. M. de Mers a visité les Tchinouks du bas du fleuve Columbie; ils sont disposés pour nous. J’arrive des cascades, à dix-huit lieues de Van-Couver; les sauvages de ce poste avaient résisté jusqu’alors aux insinuations d’un prétendu ministre. C’était une première mission; elle n’a duré que dix jours. Ils ont appris le signe de la croix, l’Offrande du cœur à Dieu, l’Oraison dominicale, la Salutation angélique, le Symbole des apôtres, les dix Commandements de Dieu et ceux de l’Eglise. Je dois les revoir bientôt près de Van-Couver, et en baptiser un bon nombre.

Le révérend M. de Mers est absent depuis deux mois pour le Puget-Sund, où les sauvages le demandent depuis long-*temps. Mes catéchumènes de Flackémar, village converti le printemps passé, n’ont pu être visités depuis le mois de mai. Ils résistent aux discours d’un nommé M. Waller, établi à la chute du Wallamette.

Jugez, monsieur, combien nous avons à faire, et combien il serait à propos d’envoyer un de vos révérends Pères avec un des trois Frères. Dans mon idée, c’est ici qu’il faudrait jeter les fondements de la religion; c’est ici qu’il faudrait établir un collége, un couvent, des écoles; c’est ici qu’un jour un successeur des apôtres viendra de quelque part s’établir, afin de pourvoir aux besoins spirituels d’un vaste pays, qui promet une si abondante moisson; c’est ici que le combat est engagé, et qu’il nous faut vaincre d’abord. Ce serait donc ici qu’il faudrait établir une belle mission; des postes d’en bas, les missionnaires, les révérends Pères iraient dans toutes les directions alimenter les postes éloignés, distribuer le pain de vie aux infidèles encore plongés dans les ombres de la mort. Si vos plans ne vous permettent pas de changer le lieu de votre établissement, du moins voyez le besoin où nous sommes d’un révérend Père et d’un Frère pour nous secourir dans notre détresse.

Les dernières dates des îles Sandwich, 1840, m’apprennent que Mgr Rochure y était arrivé, accompagné de trois prêtres; qu’une vaste église catholique devait être prête pour la célébration des saints mystères l’automne passé, que les naturels se convertissaient en grand nombre, que les temples des ministres protestants étaient presque abandonnés.

Mgr de Juliopolis, de la Rivière-Rouge, me dit que les sauvages des pieds des Montagnes Rocheuses à l’est lui avait député un métis qui vit avec eux, afin d’obtenir de Sa Grandeur un prêtre pour les instruire. Le révérend M. Thibault est destiné pour cette mission.

Agréez, etc.

F. N. Blanchet.

DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE
A M. FRANÇOIS DE SMET