Une scène très-touchante eut lieu pendant que le conseil était réuni. Plusieurs sauvages voulurent examiner ma croix de missionnaire, et j’en pris occasion de leur expliquer les souffrances de Notre-Seigneur Jésus-Christ et la cause de sa mort sur la croix. Ensuite je remis mon crucifix entre les mains du grand chef; il le baisa de la manière la plus respectueuse, et les yeux levés vers le ciel, pressant avec ses deux mains le Christ sur son cœur, il s’écria: «O Grand-Esprit, aie pitié de tes pauvres enfants, et fais-leur miséricorde.» Tous les assistants suivirent son exemple.

Je me trouvais dans le village des Corbeaux, lorsqu’on leur annonça que deux de leurs plus braves guerriers venaient de périr victimes d’une trahison des Pieds-noirs. Des hérauts firent le tour du camp, proclamant à haute voix les circonstances du combat et la fin tragique des deux braves. Un morne silence régnait partout; mais bientôt il fut interrompu par un spectacle aussi hideux pour nous que propre, selon eux, à émouvoir les cœurs les plus insensibles, et exciter dans l’âme des guerriers le sentiment de la vengeance. Les mères, les épouses, les sœurs et les filles des guerriers massacrés se présentèrent tout à coup en public, la tête rasée, le visage ensanglanté. tout le corps couvert de blessures qu’elles s’étaient faites. Dans cet état pitoyable, elles remplissaient l’air de leurs lamentations et de leurs cris, conjurant leurs parents, leurs amis, leurs connaissances d’avoir pitié d’elles, de leur faire la charité, c’est-à-dire de leur procurer une prompte et terrible vengeance, le seul remède à leur affliction. Elles amenaient au milieu du camp tous les chevaux qu’elles possédaient. Un des chefs sauta sur l’un de ces chevaux, et levant son casse-tête en l’air, s’écria qu’il était prêt à aller venger le coup. Aussitôt une foule de jeunes gens se rangèrent à ses côtés; tous ensemble entonnèrent le refrain guerrier, et promettant solennellement qu’ils ne retourneraient pas les mains vides, c’est-à-dire sans chevelures, ils se mirent en route le même jour. Dans ces occasions de deuil, les pauvres parents distribuent aux guerriers tout ce qu’ils possèdent, ne retenant que des haillons pour se couvrir. Le deuil cesse lorsque la vengeance est obtenue. Les guerriers, à leur retour, placent aux pieds des veuves et des orphelins les trophées remportés sur l’ennemi; leurs amis viennent les féliciter et leur offrir des présents. Alors, passant du deuil à l’exaltation, ils jettent les haillons, se lavent, se barbouillent de couleurs, s’habillent de leur mieux, attachent les chevelures conquises au bout des perches, et font le tour du camp, chantant, dansant, et traînant à leur suite tout le village.

Le 25, je fis mes adieux à mes compagnons Têtes-plates et aux Corbeaux; je m’élançai une seconde fois dans les plaines arides de la Roche-jaune, accompagné du fidèle Iroquois Ignace, d’un métis Crie, nommé Gabriel, et de deux braves Américains, qui, bien que protestants, voulurent servir de guides à un pauvre missionnaire catholique. Je ne reviendrai pas sur la description que j’ai déjà faite de ces régions; c’est peut-être le plus dangereux des déserts, et bien certainement le théâtre d’innombrables scènes tragiques, de combats, de stratagèmes, de meurtres, de carnage et de toutes sortes de cruautés. A chaque pas, l’interprète Corbeau, qui avait séjourné onze ans dans le pays, régalait sa petite compagnie de quelque trait de ce genre, montrant du doigt l’endroit même où la chose s’était passée. Dans notre situation présente, ces récits n’avaient guère de quoi m’amuser; tous roulaient sur des massacres et des surprises, et je ne pouvais me défendre de penser qu’à chaque instant nous-mêmes pouvions devenir les victimes d’une attaque semblable. C’est ici principalement que les Corbeaux, les Pieds-noirs, les Scioux, les Sheyennes, les Assiniboins, les Arikaras et les Minatarées vident leurs querelles interminables, se vengeant et se revengeant sans cesse les uns sur les autres.

Après six jours de marche, nous nous trouvâmes sur le lieu même d’un massacre tout récent. Les membres sanglants de dix Assiniboins, tués trois jours auparavant, étaient éparpillés ça et là, et presque toutes les chairs avaient été dévorées par les oiseaux carnassiers. A la vue de ces ossements et des vautours qui planaient au-dessus de nos têtes, j’avoue que le peu de courage dont je me croyais animé sembla entièrement me quitter et faire place à une frayeur secrète que j’essayais toutefois de combattre et de cacher à mes compagnons de voyage. Les circonstances ne semblaient guère propres à nous tranquilliser. Bientôt nous remarquâmes des traces fraîches d’hommes et de chevaux qui ne nous laissèrent aucun doute sur la proximité de l’ennemi; notre guide nous dit même qu’il nous croyait déjà découverts, mais qu’en continuant nos précautions nous parviendrions peut-être à éluder les desseins qu’on pouvait avoir contre nous, car il est rare que les sauvages attaquent en plein jour. Voici donc la marche que nous suivîmes régulièrement jusqu’au 10 septembre. Nous montions à cheval dès l’aurore; vers les dix heures, nous faisions halte pendant une heure et demie, ayant soin de choisir un lieu qui, en cas d’attaque, pût offrir quelque avantage pour la défense. Nous reprenions ensuite le trot jusqu’au coucher du soleil. Après notre repas du soir, nous allumions un grand feu, et nous dressions à la hâte une cabane de branches d’arbres pour faire croire aux ennemis qui pouvaient être aux aguets que nous étions campés là pour la nuit; car dès que leurs vedettes ont découvert une proie, ils en donnent connaissance à tous les sauvages au moyen de signaux convenus, et ceux-ci se rassemblent aussitôt pour concerter leur plan d’attaque. Afin donc de nous mettre à l’abri de toute surprise, nous poursuivions notre route jusqu’à dix ou onze heures du soir, et alors, sans feu, sans abri, chacun se disposait de son mieux au repos.

Il me semble que je vous entends me demander: Mais comment dans ce désert pouviez-vous pourvoir à votre subsistance? Voici un petit extrait de mon journal qui vous délivrera de toute inquiétude à cet égard:

Du 25 août au 10 septembre, nous tuâmes en passant et pour notre usage: 3 belles vaches en fort bon état; 2 gros bœufs, pour la langue et les os à moelle; 2 grands cerfs; 3 cabris; 1 chevreuil à queue noire; 1 grosse-corne ou mouton; 2 ours très-gras; 1 cygne, qui pesait environ 25 livres. Sans parler des faisans et des poules.

Cette petite carte du traiteur doit vous convaincre qu’on ne meurt pas de faim par ici; j’ajouterai que, dans ce pays de gibier, on ne songe guère ni au pain, ni au café, ni à tout ce que vous pouvez appeler les douceurs de la vie; les bosses, les langues et les côtes tiennent lieu de tout cela. Et le lit? Il ne nous embarrasse pas davantage; ici on ne se déchausse pas; on s’enveloppe dans son manteau de buffle, la selle sert d’oreiller, et grâce aux fatigues d’une longue course d’environ quarante milles sous un ciel brûlant, on se couche et on s’endort au même instant.

Les Américains qui habitent le fort Union, à l’embouchure de la Roche-jaune, pour le commerce des pelleteries parmi les Assiniboins, nous reçurent avec beaucoup de politesse et de bienveillance. Nous nous y reposâmes pendant trois jours. Un voyage si long, fait sans interruption à travers un désert où régnait alors la sécheresse et la stérilité, avait beaucoup épuisé nos pauvres montures; une seconde course de 1800 milles ne devait pas s’entreprendre à la légère. Tout bien considéré, je pris la résolution de vendre nos chevaux au commandant du fort, et de me confier dans un esquif, accompagné d’Ignace et de Gabriel, au courant impétueux du Missouri; et bien nous en prit, car le troisième jour de notre descente, à notre grande surprise et satisfaction, nous entendîmes de loin le bruit d’un bateau à vapeur, et bientôt après nous le vîmes s’avancer majestueusement. C’est le premier bateau qui ait jamais essayé de remonter le fleuve de si haut dans cette saison, chargé de marchandises pour la traite des pelleteries. Notre première pensée fut de remercier Dieu de cette nouvelle faveur. Les quatre propriétaires, qui étaient de New-York, et le capitaine, m’invitèrent généreusement à venir à bord; j’acceptai avec d’autant plus d’empressement qu’ils m’assurèrent que plusieurs partis de guerre étaient en embuscade le long du fleuve. Je fus pour ces messieurs l’objet d’une grande curiosité: ma soutane, ma croix, mes longs cheveux excitaient leur attention; il fallut répondre à mille questions et raconter tous les détails de mon long voyage.

Je n’ai plus que quelques mots à ajouter. Depuis ma dernière lettre, j’ai baptisé une cinquantaine de petits enfants, principalement dans les forts. L’eau du fleuve était basse, les bancs de sable et les chicots arrêtaient à chaque instant le bateau et le mettaient parfois en danger d’échouer. Déjà les pointes des rochers cachées sous l’eau l’avaient percé de trous; les innombrables chicots qu’il fallait sauter à tout risque avaient brisé les roues et les parties qui les couvrent; un vent violent avait renversé la cahute du pilote, et l’aurait jetée dans le fleuve si l’on n’eût eu soin de l’attacher avec de gros câbles; enfin le bateau ne présentait plus qu’un squelette, lorsqu’après quarante-six jours de travail pénible plutôt que de navigation, j’arrivai sans autre accident à Saint-Louis. Le dernier dimanche d’octobre à midi, j’étais à genoux au pied de l’autel de la sainte Vierge à la cathédrale, rendant mes actions de grâces au bon Dieu pour la protection qu’il avait accordée à son pauvre et indigne ministre.

A compter du commencement d’avril de cette année, j’ai parcouru cinq milles; j’ai descendu et remonté le fleuve Columbie, vu périr cinq de mes compagnons de voyage dans les dalles de ce fleuve, longé les rives du Wallamette et de l’Orégon, parcouru différentes chaînes des Montagnes Rocheuses, traversé une seconde fois le désert de la Roche-jaune dans toute son étendue, descendu le Missouri jusqu’à Saint-Louis; et dans tout ce long trajet, je n’ai pas une seule fois manqué du nécessaire, je n’ai pas reçu la moindre égratignure.... Dominus memor fuit nostri, et benedixit nobis.