Déjà les perches étaient dressées pour étendre ma loge. A mon approche, hommes, femmes et enfants vinrent tous ensemble à ma rencontre pour me donner la main et pour me souhaiter la bienvenue; ils étaient au nombre d’environ mille six cents. Les plus anciens pleuraient de joie, tandis que les jeunes exprimaient leur contentement par des sauts et des cris d’allégresse. Ces bons sauvages me conduisirent à la loge du vieux chef, appelé dans sa langue le Grand-Visage. Il avait l’aspect d’un véritable patriarche, et me reçut au milieu de tout son conseil avec la plus vive cordialité. Il m’adressa ensuite les paroles suivantes, que je vous rapporte mot à mot, pour vous donner une idée de son éloquence et de son caractère: «Robe-noire, soyez le bienvenu dans ma nation. C’est aujourd’hui que Kyleêeyou (le Grand-Esprit) a accompli nos vœux. Nos cœurs sont gros, car notre grand désir est rempli. Vous êtes au milieu d’un peuple pauvre et grossier, plongé dans les ténèbres de l’ignorance. J’ai toujours exhorté mes enfants à aimer Kyleêeyou. Nous n’ignorons pas que tout ce qui existe est à lui, et que notre entière dépendance repose dans sa main libérale. De temps en temps de bons blancs nous ont donné de sages avis, et nous les avons suivis; et dans l’ardeur de notre cœur, pour nous faire instruire de tout ce qui concerne notre salut, nous avons député de nos gens, à différentes reprises, à la grande Robe-noire de Saint-Louis (Mgr l’évêque), afin qu’il nous envoie un Père pour nous parler... Robe-noire, nous suivrons les paroles de votre bouche.» J’eus alors un long entretien sur la religion avec ces braves gens; je leur expliquai l’objet et les avantages de ma mission et la nécessité de se fixer en permanence dans un endroit avantageux et fertile. Tous m’exprimaient le plus grand contentement, et montraient beaucoup d’ardeur pour échanger l’arc et le carquois contre la bêche et la charrue.

J’établis avec eux un règlement pour les exercices spirituels, particulièrement pour les prières du matin et du soir en commun, et pour les heures des instructions. Un des chefs m’apporta ensuite une cloche pour donner les signaux, et, dès la première soirée, je rassemblai tout le monde autour de ma loge. Je leur fis connaître ma conversation avec leurs chefs, le plan que j’allais suivre pour leur instruction, et les dispositions nécessaires que le Grand-Esprit demandait d’eux, pour comprendre et pratiquer la sainte loi de Jésus-Christ, qui seule pouvait les sauver des peines de l’enfer, les rendre heureux sur la terre et leur procurer après cette vie un bonheur éternel avec Dieu dans le ciel. Je dis ensuite les prières du soir; et pour conclusion ils chantèrent ensemble, dans une harmonie qui me surprit beaucoup et que je trouvai admirable pour des sauvages, plusieurs cantiques de leur propre composition à la louange de Dieu. Il me serait impossible de vous décrire les émotions que j’éprouvais en ce moment. Qu’il est touchant pour un missionnaire d’entendre publier les bienfaits du Très-Haut par de pauvres enfants des forêts qui n’ont pas encore eu le bonheur de recevoir la lumière de l’Evangile!

Tous les matins, au point du jour, le vieux chef se levait le premier; puis, montant à cheval, il faisait le tour du camp pour haranguer son peuple. C’est une coutume qu’il a toujours observée, et qui a tenu, je pense, ces Indiens dans la grande union et dans la simplicité admirable que l’on remarque parmi eux. Ces mille six cents personnes, par ses soins paternels et ses bons avis, paraissaient ne former qu’une seule famille, où l’ordre et la charité régnaient d’une manière vraiment étonnante. «Allons, s’écriait-il, courage, mes enfants, ouvrez les yeux. Adressez vos premières pensées et vos premières paroles au Grand-Esprit. Dites-lui que vous l’aimez, qu’il vous fasse charité. Courage, car le soleil va paraître, il est temps que vous alliez à la rivière pour vous laver. Soyez prompts à vous rendre à la loge de notre Père au premier son de la cloche; soyez-y tranquilles; ouvrez vos oreilles pour entendre, et votre cœur pour retenir toutes les paroles qu’il vous dira.» Il faisait ensuite des remontrances paternelles sur ce que lui et les autres chefs avaient remarqué de défectueux dans leur conduite de la veille. A la voix de ce vieillard, que tous aiment et respectent comme un tendre père, ils s’empressaient de se lever; tout était en mouvement dans le village, et en quelques instants les bords de la rivière se couvraient de monde.

Quand tous étaient prêts, je sonnai la cloche pour la prière, et depuis le premier jour jusqu’au dernier, ils ont continué à montrer la même avidité d’entendre la parole de Dieu. L’empressement était si grand, qu’ils couraient pour avoir une bonne place; les malades mêmes s’y faisaient porter. Quelle leçon pour les chrétiens lâches et pusillanimes des anciens pays catholiques, qui ont toujours assez de temps pour se rendre aux offices divins et croient y satisfaire lorsqu’ils arrivent au premier évangile et qu’ils obtiennent la bénédiction à l’Ite missa est; ou pour ceux qui prétextent la moindre infirmité et l’apparence du mauvais temps pour se dispenser de l’obligation d’assister à la sainte messe et aux sermons de leurs pasteurs! Cette ardeur pour la prière et l’instruction (je leur prêchais régulièrement quatre fois par jour), au lieu de diminuer, s’est augmentée jusqu’à mon départ. Ils me disaient souvent qu’ils faisaient leurs délices d’entendre la parole de Dieu. Le lendemain de mon arrivée parmi eux, je n’eus rien de plus pressé que de traduire les prières dans leur langue, à l’aide d’un bon interprète. Quinze jours après, dans une instruction, je promis une médaille à celui qui le premier pourrait réciter sans faute le Pater, l’Ave, le Credo, les dix commandements de Dieu et les quatre actes. Un chef se leva: «Mon Père, me dit-il, votre médaille m’appartient.» Et à ma grande surprise, il récita toutes ces prières sans manquer un mot; je l’embrassai et le fis mon catéchiste. Le bon sauvage mit tant de zèle et de persévérance dans son emploi, qu’en moins de dix jours toute la nation sut réciter les prières.

Pendant mon séjour parmi ce bon peuple, j’ai eu le bonheur de régénérer près de six cents d’entre eux dans les eaux salutaires du baptême; tous désiraient ardemment d’obtenir la même grâce, et leurs dispositions étaient sans doute excellentes, mais comme l’absence des missionnaires ne devait être que momentanée, je crus prudent de les remettre à l’année suivante, pour leur faire concevoir une grande idée de la dignité du sacrement, et pour les éprouver dans ce qui regarde l’indissolubilité des liens du mariage, qui est une affaire inconnue parmi les nations indiennes de l’Amérique; car ils se séparent souvent pour les causes les plus frivoles. Parmi les adultes baptisés se trouvaient les deux grands chefs, celui des Têtes-plates et celui des Pondéras, tous deux octogénaires. Avant de leur conférer le saint sacrement, comme je les excitais à renouveler la contrition de leurs péchés, l’Ours-ambulant (c’est le nom du second) me répondit: «Lorsque j’étais jeune, et même jusqu’à un âge avancé, j’ai été plongé dans une profonde ignorance du bien et du mal, et dans cet intervalle sans doute j’ai dû souvent déplaire au grand-Esprit; j’implore sincèrement de lui le pardon. Mais toutes les fois que j’ai reconnu qu’une chose était mauvaise, je l’ai aussitôt bannie de mon cœur. Je ne me souviens pas que de ma vie j’aie offensé le Grand-Esprit de propos délibéré.» Est-il dans notre Europe beaucoup de chrétiens qui puissent se rendre un pareil témoignage?

Je n’ai pu découvrir parmi ces gens le moindre acte répréhensible, si ce n’est les jeux de hasard, dans lesquels ils risquent souvent tout ce qu’ils possèdent. Ces jeux ont été abolis à l’unanimité aussitôt que je leur eus expliqué qu’ils étaient contraires au commandement de Dieu, qui dit: «Vous ne désirerez aucune chose qui appartient à votre prochain.» Ils sont scrupuleusement honnêtes dans leurs ventes et achats; jamais ils n’ont été accusés d’avoir commis un vol; tout ce qu’on trouve est porté à la loge du chef, qui proclame les objets et les remet au propriétaire. La médisance est inconnue même aux femmes; le mensonge surtout leur est odieux. Ils craignent, disent-ils, d’offenser Dieu, c’est pourquoi ils n’ont qu’un cœur, et ils abhorrent une langue fourchue (un menteur). Toute querelle, tout emportement serait puni avec sévérité. Nul ne souffre sans que ses frères ne s’intéressent à son malheur et ne viennent au secours de sa détresse; aussi n’ont-ils point d’orphelins parmi eux. Ils sont polis, toujours d’une humeur joviale, très-hospitaliers, et s’aident mutuellement dans leurs besoins. Leurs loges sont toujours ouvertes à tout le monde; ils ne connaissent pas même l’usage des clefs et des serrures. Un seul homme, par l’influence qu’il s’est justement acquise par sa bravoure dans les combats et sa sagesse dans les conseils, conduit la peuplade entière: il n’a besoin ni de garde, ni de verrous, ni de barres de fer, ni de prisons d’Etat. Souvent je me suis répété: Sont-ce là des peuples que les gens civilisés osent appeler du nom de sauvages? Partout où j’ai rencontré des Indiens dans ces régions éloignées, j’ai trouvé parmi eux une grande docilité dans tout ce qui est propre à améliorer leur condition. La vivacité de leurs jeunes gens est surprenante, l’amabilité de leur caractère et leurs dispositions entre eux sont remarquables. Trop longtemps on s’est accoutumé à juger les sauvages de l’intérieur par ceux des frontières: ces derniers ont appris les vices des blancs, qui, guidés par la soif insatiable d’un gain sordide, tâchent de les corrompre et les encouragent par leur exemple.

J’ai trouvé le camp des Têtes-plates et des Pondéras dans le vallon de Pierre; ce vallon est situé au pied des trois Têtons, montagnes pointues d’une hauteur prodigieuse, puisqu’elles s’élèvent presque perpendiculairement à plus de dix mille pieds, et sont couvertes de neiges perpétuelles. Il y en a cinq, mais trois seulement peuvent être vues à une grande distance. De là nous remontâmes l’une des fourches principales de la Rivière-à-Henri, faisant tous les jours de petits campements de neuf à dix milles de distance l’un de l’autre. Souvent, dans ces petites courses, nous passâmes et repassâmes de hautes côtes, des torrents larges et rapides, des défilés étroits et dangereux. Souvent aussi nous rencontrâmes de beaux vallons, unis et ouverts, riches en pâturages, qui offraient une belle verdure émaillée de fleurs, et où le baume des montagnes (le thé des voyageurs) abonde. Ce thé, lors même qu’il a été écrasé sous les pieds de plusieurs milliers de chevaux, embaume encore l’air de son délicieux parfum. Dans les vallons et les défilés que nous traversâmes, plusieurs montagnes attirèrent encore notre attention: quelques-unes représentaient des cônes s’élevant à la hauteur de plusieurs milliers de pieds à un angle de quarante-cinq à cinquante degrés, très-unis et couverts d’une belle verdure; d’autres représentaient des dômes; d’autres étaient rouges comme la brique bien brûlée, et portaient encore les empreintes de quelque grande convulsion de la nature; les scories et la lave étaient tellement poreuses qu’elles flottaient sur l’eau; on les trouvait répandues dans toutes les directions, et en plusieurs endroits en si grande abondance, qu’elles paraissaient avoir rempli des vallées entières. Dans plusieurs endroits, on distinguait encore l’ouverture d’anciens cratères. Les couches argileuses et volcaniques des montagnes sont, en général horizontales; mais en plusieurs endroits elles pendent perpendiculairement, ou bien elles sont courbées ou ondulantes: souvent on les prendrait pour l’ouvrage de l’art.

Le 22 juillet, le camp se rendit au lac Henri, l’une des sources principales de la Colombie; il a environ dix milles de circonférence. Nous gravissions à cheval la montagne qui sépare les eaux des deux grands fleuves: du Missouri, qui est à proprement parler la branche principale du Mississipi et se jette avec lui dans le golfe du Mexique, et de la Colombie, qui porte le tribut de ses eaux à l’océan Pacifique. De la place élevée où je me trouvais, je distinguais facilement le lac des Maringouins, source d’une des principales branches de la fourche du nord du Missouri, appelée la rivière de Jefferson. Les deux lacs ne sont guère qu’à huit milles l’un de l’autre. Je me dirigeai vers le sommet d’une haute montagne, pour examiner mieux la distance des fontaines qui donnent naissance à ces deux grandes rivières; je les vis descendre en cascades d’une hauteur immense, se jetant avec fracas de roc en roc; même à leur source ils formaient déjà deux gros torrents qui n’étaient guère qu’à une centaine de pas l’un de l’autre. Je voulus absolument atteindre la cime. Au bout de six heures de fatigue, je me trouvai épuisé: je crois avoir monté plus de cinq mille pieds; j’avais passé dans des neiges amoncelées à plus de vingt pieds de profondeur, et cependant la cime de la montagne était encore à une grande élévation au-dessus de ma tête. Je me vis donc contraint d’abandonner mon projet, et je m’assis. Les Pères de la Compagnie qui desservent les missions sur les bords du Mississipi et de ses tributaires, depuis Cunccill-Bluffs jusqu’au golfe du Mexique, me venaient à l’esprit. Je pleurai de joie aux heureux souvenirs qui s’excitaient dans mon cœur. Je remerciai le Seigneur de ce qu’il avait daigné favoriser les travaux de ses serviteurs, dispersés dans cette vaste vigne, implorant en même temps sa grâce divine pour toutes les nations de l’Orégon, et en particulier pour les Têtes-plates et les Pondéras, qui venaient si récemment et de si bon cœur de se ranger sous l’étendard de Jésus-Christ. Je gravai en gros caractères sur une pierre tendre cette inscription: Sanctus Ignatius Patronus Montium. Die julii 23, 1840.

Je dis la messe en action de grâces au pied de cette montagne, entouré de mes sauvages qui entonnaient des cantiques à la louange de Dieu, et je m’installai dans le pays au nom de notre saint fondateur, implorant son secours, afin que, par son intercession dans le ciel, cet immense désert, qui donne de si grandes espérances, puisse bientôt se remplir de dignes et infatigables ouvriers. C’est aujourd’hui le temps favorable pour y prêcher l’Evangile aux différentes nations. Les apôtres du protestantisme commencent à s’y rendre en foule et à choisir les meilleurs endroits, et bientôt la cupidité et l’avarice de l’homme civilisé feront les mêmes agressions ici que dans l’est, et l’abominable influence des vices des frontières interposera la même barrière à l’introduction de l’Evangile, que tous les sauvages paraissent avoir un grand désir de connaître et qu’ils suivront, comme les bons Têtes-plates et les Pondéras, avec fidélité.

Pendant tout mon séjour aux montagnes, je disais régulièrement la sainte messe les dimanches et les jours de fêtes, ainsi que les jours où les sauvages ne levaient point le camp le matin. L’autel était construit de saules; ma couverture formait le devant d’autel, et toute la loge était ornée d’images et de fleurs du pays. Les sauvages s’agenouillaient en dehors dans un cercle d’environ deux cents pieds, entouré de petits pins et de cèdres, qu’on y plantait exprès; ils y assistaient assidûment avec la plus grande modestie, attention et dévotion, et comme il y en avait de différentes nations, ils chantaient les louanges de Dieu en tête-plate, en nez-percé et en iroquois; les Canadiens, mon Flamand et moi nous chantions des cantiques en français, en anglais et en latin. Les Têtes-plates avaient la coutume, depuis plusieurs années, de ne jamais lever le camp le dimanche et de passer ce jour en pratiques de dévotion.