Au nord-ouest des Palooses se trouve la nation des Spokanes. Ils sont près de huit cents personnes. Plusieurs petites tribus, qu’on peut considérer comme appartenant à la même nation, se tiennent dans le voisinage. Leur pays est diversifié par des montagnes et des vallées dont quelques parties sont très-fertiles. Ils s’appellent entre eux les Enfants du soleil, dans leur langue Spokani. Leur subsistance principale est la pêche et la chasse, les racines et les fruits.

A l’est de ceux-ci sont les Cœurs-d’alène, environ sept cents âmes. Ils se distinguent par la civilité, l’honnêteté et la bonté. Leur pays est plus ouvert que celui des Spokanes et plus propre à la culture.

Le pays de mes chères Têtes-plates est encore plus à l’est et au sud-est, et s’étend jusqu’aux Montagnes Rocheuses. Cette tribu est sans contredit la plus intéressante de tout l’Orégon. Francs, nobles et généreux dans leurs dispositions, ils ont toujours montré une grande bienveillance envers les blancs, et un grand désir de connaître la religion chrétienne. Ils sont au nombre d’environ huit cents; ils mènent une vie nomade; ils chassent le buffle sur les rivières Clarck ou du Saumon; et tous les printemps ils traversent les montagnes et descendent jusqu’à l’embouchure des trois fourches du Missouri. Cette nation a été beaucoup réduite par les assauts continuels que lui ont livrés les Pieds-noirs. Quoique d’une grande bravoure, ils sont très-paisibles dans leurs dispositions, et, pour éviter leurs ennemis, ils désirent s’établir en permanence sur leurs terres. Ils attendant le retour de nos missionnaires pour exécuter leurs louables desseins. «Cultiver la terre et vivre en bons et fervents chrétiens, tel est, disent-ils, l’objet de tous nos désirs.» Leur pays est montagneux, mais entrecoupé de vallées riantes et fertiles, très-riches en pâturages. Les montagnes sont froides, couvertes de neige pendant une partie de l’année; mais dans les vallées le climat est doux.

Les Pondéras, communément appelés les Pends-d’oreille, ressemblent aux Têtes-plates, de corps, de caractère, de manières, de dispositions, de mœurs et de langage; ils ne font maintenant avec eux qu’un seul et même peuple. Leur nombre s’élève à plus de douze cents. Ils habitent au nord de la rivière Clarck et aux bords d’un lac qui porte leur nom. Leur pays possède des endroits très-fertiles. Ils attendent avec impatience notre retour, pour commencer leur culture et pour continuer à vivre ensemble avec les Têtes-plates, sous la sainte loi de l’Evangile, que j’ai eu le bonheur de leur prêcher pendant trois mois, et à laquelle ils se sont tous soumis avec le plus grand empressement et la plus grande docilité.

Je crois que vous ne lirez pas sans intérêt une petite notice de mon séjour parmi eux et de mes excursions dans leur compagnie. Ne vous étonnez pas de ce que depuis le mois d’avril jusqu’au mois de décembre j’ai mené la vie nomade d’un sauvage, vivant de chasse et de racine, sans pain, sans sucre et sans café, n’ayant pour tout lit qu’une peau de buffle et une couverture de laine, passant les nuits à la belle étoile lorsqu’il faisait beau, et bravant les orages et les tempêtes sous une petite tente. Je vous ai parlé de ma fièvre; elle semblait s’obstiner à ne pas me quitter: eh bien, par la vie dure que je menais, il est arrivé que j’en fus tout à fait débarrassé, et je me porte à merveille depuis le mois de septembre.

Jamais de ma vie je n’ai joui de tant de consolations que durant mon séjour parmi ces bons Têtes-plates et Pondéras; le Seigneur m’a amplement dédommagé de toutes les privations et souffrances que j’avais endurées dans ce long et pénible voyage. J’ai dit plus haut que j’avais trouvé une députation de ces deux tribus au rendez-vous de la Rivière-Verte. Ces bons Indiens étaient venus au-devant de moi pour me servir d’escorte dans ces pays si dangereux à parcourir. Notre rencontre ne fut pas celle d’étrangers, mais d’amis; c’étaient comme des enfants qui accourent à la rencontre de leur père après une longue absence. Je pleurais de joie en les embrassant, et eux aussi, les larmes aux yeux, m’accueillaient avec les expressions les plus tendres. Avec une naïveté vraiment patriarcale, ils me racontaient toutes les petites nouvelles de la nation, leur conservation presque miraculeuse dans un combat de soixante des leurs contre deux cents Pieds-noirs, combat qui avait duré cinq jours, et dans lequel ils avaient tué environ cinquante de leurs ennemis sans perdre un seul homme. «Nous nous sommes battus en braves, me disaient-ils, dans le désir de vous voir; le Grand-Esprit a eu pitié de nous, il nous a aidés à éloigner les dangers sur la route qui doit vous conduire à notre camp. Les Pieds-noirs ne nous molesteront plus pour quelque temps; ils se sont retirés en pleurant. Nos frères brûlent d’impatience de vous voir.» Nous remerciâmes ensemble le Seigneur de nous avoir préservés jusqu’ici au milieu de tant de dangers, et nous implorâmes sa protection dans les nouvelles et longues courses qui nous restaient à faire.

Je m’étais arrêté quatre jours sur la Rivière-Verte, pour laisser le temps à mes chevaux de se remettre de leurs fatigues, pour donner de bons et salutaires avis aux chasseurs canadiens, qui paraissaient en avoir grand besoin, pour m’entretenir avec les sauvages des différentes nations. Le 4 juillet, je me remis en route avec mes Têtes-plates; dix braves Canadiens voulurent aussi m’accompagner. Un bon Flamand de Gand, Jean-Baptiste De Velder, ancien grenadier de Napoléon, qui avait quitté sa patrie depuis trente ans et avait passé les quatorze derniers aux Montagnes en qualité de chasseur de castors, offrit généreusement de me servir et de m’aider dans toutes mes courses. Il était résolu, me disait-il, à passer le reste de ses jours dans les pratiques de sa sainte religion. Il avait presque oublié la langue flamande, excepté ses prières et un cantique en vers flamands à l’honneur de Marie, qu’il avait appris étant enfant sur les genoux de sa mère, et qu’il récitait tous les jours. Pendant trois jours, nous remontâmes la Rivière-Verte, et le 8, nous la traversâmes, nous dirigeant à travers une plaine élevée qui sépare les eaux du Colorado de celles de la Colombie. Le lin, dans cette plaine, ainsi que dans toutes les vallées des montagnes que j’ai traversées, croît dans la plus grande abondance; il ressemble en tout au lin qu’on cultive en Belgique, excepté qu’il est annuel: même tige, calice, semence, et fleur bleue qui se ferme le jour et s’ouvre le soir. En quittant la plaine, nous descendîmes par un sentier de plusieurs mille pieds et nous arrivâmes dans la vallée de Jacson. Le penchant des montagnes voisines abonde en plantes des plus rares et offre une superbe collection pour l’amateur botaniste. La vallée a dix-sept milles de long sur cinq à six de large. De là nous passâmes dans un défilé étroit et extrêmement dangereux, mais en même temps pittoresque et sublime. Des monts de rochers presque à pic s’élèvent jusqu’à la région des neiges perpétuelles, et se projettent souvent au-dessus d’un sentier étroit et raboteux où chaque pas offre la menace d’une chute. Nous le suivîmes, l’espace de dix-sept milles, sur le penchant d’une montagne inclinée à un angle de quarante-cinq degrés au-dessus d’un torrent qui s’élançait avec fracas et en cascades à des centaines de pieds plus bas que notre route. Le défilé était si étroit, et les montagnes de chaque côté si hautes, que le soleil avait peine à y pénétrer pendant une ou deux heures de la journée. Des forêts de pins comme ceux de Norwége, de sapins à baume, de peupliers ordinaires, de cèdres, de mûriers et de plusieurs autres arbres, couvrent la pente de ces montagnes.

Le 10, après avoir traversé une haute montagne, nous arrivâmes sur les bords de la Rivière-à-Henri, l’un des principaux tributaires de la Rivière-au-Serpent. La masse des neiges fondues pendant les chaleurs de juillet avait gonflé ce torrent à une hauteur prodigieuse. Ses eaux mugissantes s’élançaient avec fureur et blanchissaient de leur écume de gros blocs de granit qui leur disputaient vainement le passage. Ce spectacle n’intimida pas nos sauvages ni nos Canadiens: accoutumés à ces sortes de périls, ils se précipitèrent à cheval dans le torrent et le passèrent à la nage. Je n’osais me hasarder à faire de même. Pour me passer, ils firent une espèce de sac avec ma loge de peau; ils y mirent tous mes effets et me placèrent dessus. Les trois Têtes-plates, qui s’étaient jetés à la nage pour guider ma frêle embarcation, me dirent en riant de ne pas craindre, que j’étais sur un excellent bateau. Et en effet cette machine flottait sur l’eau comme un cygne majestueux; et en moins de dix minutes je me trouvai sur l’autre bord, où nous campâmes pour la nuit. Le lendemain, nous eûmes encore à gravir une haute montagne à travers une épaisse forêt de pins, et sur la cime nous trouvâmes la neige qui était tombée pendant la nuit à la hauteur de deux pieds. C’est une chose très-remarquable dans cette région: quand il pleut en été dans la vallée, la neige tombe à gros flocons sur les montagnes. En descendant dans le gros vallon de Pierre, nous trouvâmes le sentier fort escarpé et glissant. Les chevaux et les mulets sont très-adroits dans ces sortes de passages dangereux; on n’a qu’à les laisser faire, et l’on est sauf; le cavalier qui voudrait s’obstiner à les guider dans ces circonstances, serait en danger, à chaque pas, de se casser le cou.

Dans les vallées des montagnes, le sol est en général noirâtre, quelquefois jaune. Souvent il est entremêlé de marne et de substances marines dans un état de décomposition. Cette espèce de sol pénètre à une grande profondeur, comme on le voit dans les vastes coupures des ravins et sur les bords des rivières. La végétation dans ces vallées est très-abondante. C’est un pays où le géologue admire de grands mouvements d’opération volcanique; il y trouve en même temps beaucoup d’intérêt à examiner les différentes formations des laves, etc.

Une journée de marche dans le grand vallon de Pierre nous mena au camp des Têtes-plates et des Pondéras.