— Il paraît qu’hier soir, vous lui avez dit de revenir aujourd’hui pour régler un arrangement entre vous deux. Bien qu’il ait solidement bu, il se rappelle la chose. Et comme un gentleman ne laisse jamais une affaire en suspens, il est exact au rendez-vous que vous lui avez donné.
— Moi ! s’exclama Mme Mireille.
La négresse poursuivit :
— Il demande la faveur de monter quelquefois avec vous l’après-midi, vers cette heure-ci. Il donnera ce que vous voudrez. Et il a dans son régiment deux amis, officiers également, qui sont comme ses frères. Ce sont ceux qui l’accompagnaient hier soir. Eux aussi pourraient venir si vous acceptiez. Et eux aussi paieraient bien. Voilà ce qu’il m’a chargé de vous répéter.
Continuant à se caresser le menton, l’Anglais regardait tantôt Mme Bambou, comme pour s’assurer qu’elle reproduisait fidèlement chacune de ses paroles, tantôt Mme Mireille, pour guetter l’effet que sa proposition produisait sur elle.
Mme Mireille était impassible.
Ni ses regards, ni le pli de sa bouche, ni son teint, ne permettaient de discerner ses réactions.
Elle éprouvait une impression indéfinissable. Il lui semblait que le discours qu’elle venait d’entendre et qui eût dû l’indigner, lui avait soudain restitué son équilibre perdu depuis si longtemps, et si vainement recherché.
Pour la première fois, depuis des mois que, misérable et désemparée, elle errait dans une nuit qui lui paraissait plus opaque que celle où se mouvait Adolphe, elle voyait enfin devant soi, elle savait ce qu’elle avait à faire.
Les puissances mystérieuses dont elle ignorait les noms mais auxquelles, dans son fatalisme professionnel, elle croyait avec une foi aussi solide que celle qu’elle avait dans les oracles, lui dictaient son devoir en lui envoyant ce militaire étranger.