Puis, comme il était exempt d’égoïsme, comme, dans toutes les armées, il est de tradition de passer à ses meilleurs camarades, afin qu’ils la puissent apprécier, la femme qui vous a réjoui, il présenta ses deux amis à celle qui lui avait révélé l’amour selon les méthodes françaises, méthodes que, sans être taxés de chauvinisme, nous sommes fondés à déclarer incomparables puisque, dans les cinq parties du monde, on le va répétant.

Mme Mireille accueillit les trois hommes avec cette correction, cette aménité tranquille que sa longue fréquentation des messieurs lui avait permis d’acquérir et qu’elle tâchait, sans toujours y parvenir, à inculquer aux dames placées sous sa direction.

Selon les conditions fixées une fois pour toutes par le capitaine William-George Ellis, ils acquirent, eux aussi, licence de tenir entre leurs bras cette femme puissante, saine et attentive, cette technicienne éprouvée, douée à un si haut degré de conscience professionnelle, en compagnie de qui ils se sentaient en si parfaite sécurité et qui marquait tant d’empressement à les satisfaire.

Ayant le goût de l’ordre, de la régularité, ils décidèrent de faire chacun une visite hebdomadaire à leur amie commune.

Ils établirent entre eux un roulement et choisirent les après-midi du lundi, du jeudi, du samedi. Mme Mireille y souscrivit.

Elle les attendait maintenant dans la chambre de Mme Bambou, car il avait bien fallu mettre la négresse dans la confidence.

Ils arrivaient toujours avec cette ponctualité qui caractérise les gentlemen : en même temps que le quart de quatre heures sonnait à l’Église Cathédrale.

Et leur entrée était identique. On eût dit qu’ils l’avaient réglée et répétée ensemble, ainsi qu’un numéro de music-hall. Dès la porte franchie, ils faisaient un plongeon, se découvraient, se dégantaient, posaient casquette, cravache et gants sur une chaise, mettaient avec aisance, mais sans ostentation, deux billets de cent francs sur le marbre de la cheminée, puis, mains croisées, rougissant et se dandinant, souriaient à Mme Mireille.

Elle était nue sous un péplum transparent de soie orange, portait des bas rouge-vif, du fard aux joues, du koheul aux cils, du bleu aux paupières, des œillets dans ses cheveux artistement roulés en conque marine.

Et ces visites d’après-midi n’empêchaient point qu’ils vinssent, presque chaque soir, au salon crier : « Tchampeine ! Tchampeine ! », boire plusieurs bouteilles de ce vin qui versait en eux tant d’innocente joie et briser quelques verres sur les tables à grand coups de leurs cravaches de cuir.