Parfois, ils amenaient des camarades. Mais sans doute ceux-ci n’étaient point très intimes, puisque s’ils les présentèrent, comme il se doit, à Mme Mireille, ils ne demandèrent pas à leur amie de disposer pour eux des après-midi de liberté qu’ils lui laissaient.
Tout ce champagne, largement bu et largement payé, tous ces verres brisés, comptés six fois leur prix d’achat, faisaient entrer dans la caisse des sommes appréciables à quoi venaient s’ajouter, trois fois la semaine, les deux billets de cent francs que Mme Mireille y versait.
Les moyennes, les belles moyennes d’autrefois étaient enfin rétablies.
La fortune des Rabier ne courait plus le risque de ne point s’accroître selon les prévisions qu’autorisaient les circonstances exceptionnelles. La dot d’Aimée-Désirée serait splendide.
Mme Mireille était heureuse, trop heureuse d’avoir, par sa seule industrie, détourné la catastrophe qui menaçait, accompli, en toute simplicité, son devoir d’épouse de mutilé et de mère pour se demander quelles seraient les réactions de M. Adolphe si, un jour, il apprenait la vérité, c’est-à-dire quel surcroît de travail celle qu’il avait associée à sa vie s’imposait afin que la famille ne pâtît point de la déchéance physique de son chef.
Rien au monde n’aurait pu la déterminer à le mettre au courant. Mais ce qui l’induisait surtout à vouloir garder le silence, c’était l’excès de sa délicatesse, de sa sollicitude, de son amour.
Il semblait à Mireille que dire à Adolphe l’emploi de ses après-midi, lui parler de ses nouveaux revenus, ce serait lui adresser indirectement un reproche, lui rappeler qu’elle devait maintenant travailler pour deux. Or, elle était incapable de cette vilenie.
Elle dissimulait pour lui, à qui elle voulait épargner un chagrin, non pour elle qui, ayant découvert où était la vérité, n’éprouvait nul remords, mais seulement une joie très douce : celle que procure la satisfaction du devoir accompli.
Bien qu’elle eût adopté cet extérieur hautain, distant, autoritaire qu’exigeait sa double qualité de femme mariée et de directrice, il subsistait beaucoup trop d’humilité en elle pour qu’elle attachât de l’importance au prêt tri-hebdomadaire de ce corps innombrablement loué jadis et s’estimât coupable envers son mari.
Coupable, elle l’eût été si elle se fût donnée pour rien, par amour, par caprice, à un homme dont elle se fût coiffée.