Puis, M. Adolphe se mit au piano pour faire danser son monde.

De temps en temps, un couple disparaissait. Monsieur et Madame feignaient de ne point le remarquer. Puisque, ce soir, la Maison était fermée, la caisse devrait l’être aussi.

Et M. Adolphe qui, dans ses heures de vanité, aimait à répéter : « Au 17, depuis le Sacre de l’Empereur, pas un particulier n’est monté pour rien », M. Adolphe était heureux de penser, lorsque ses invités le quittèrent, qu’à l’occasion de son mariage, ils avaient mangé, bu, ri, dansé et aimé chez lui, sans bourse délier.

— Ça nous portera bonheur, avait-il dit en pressant la main de Mme Mireille, quand les pensionnaires qui devaient prendre un train de nuit furent allées chercher leurs valises.

Empaquetées dans de vieux imperméables déteints soigneusement boutonnés jusqu’au col, coiffées de misérables chapeaux datant de plusieurs années, gantées de laine noire ou cachou, montrant des visages démaquillés, livides ou rougeauds, des paupières fanées, des lèvres flétries, elles étaient maintenant alignées dans le salon comme des servantes dans le couloir d’un bureau de placement.

Toutes ressentaient une grande émotion à se trouver pour la dernière fois dans ce lieu qu’elles allaient quitter à jamais, où une partie de leur vie s’était écoulée et pour quoi elles éprouvaient une soudaine tendresse.

Leurs regards s’attachaient au lustre, aux glaces qui en réfléchissaient les lumières, aux tables de marbre, aux banquettes de peluche, à l’étagère aux liqueurs, au piano.

— Allons, allons, ne nous attendrissons pas, prononça avec autorité M. Adolphe en frappant dans ses mains.

Il étreignit ces dames à tour de rôle, les baisa sur chaque joue, les passa à Mireille qui fit de même.

Et la porte de la Maison se referma derrière elles qui, les jambes molles, le corps incliné et l’inquiétude au cœur, allaient dans la nuit, dans la pluie, dans le vent, vers leur pauvre avenir…