Ces soucis, qui étaient de deux ordres, M. Adolphe les lui causait.

Toujours, il pensait à ce fils que sa femme ne lui donnait pas, à ce fils qu’il désirait si obstinément pour que son nom se perpétuât, pour que la famille continuât de régner sur la Maison.

Lorsqu’il parlait maintenant de cet enfant, ce n’était plus, comme naguère, avec attendrissement, mais avec nervosité, irritabilité. Très vite, il devenait amer et même, parfois, proférait une menace :

— Je te dis que je veux un garçon, un Rabier… et que je l’aurai !… De toi ou d’une autre !… Si tu ne te décides pas, un de ces jours, j’en fais un à la première venue… et je le reconnais ! Alors, on verra bien !…

Mme Mireille était meurtrie. Mais, se rappelant ce que lui avait prédit Casi en regardant palpiter la flamme de la bougie, elle restait inébranlable dans sa décision de n’accepter jamais plus la maternité.

Et ce n’était pas tout : une fois encore, les affaires périclitaient.

Si l’on ne pouvait dire que cette situation fût imputable à M. Adolphe, du moins s’expliquait-elle par la présence constante d’un grand mutilé dans la Maison dont, peu à peu, à cause de cette présence, notables et civils riches s’étaient écartés.

Beaucoup d’entre eux, qui, étant d’âge à être mobilisés, avaient pourtant réussi à passer à travers les mailles des filets qu’aux applaudissements des vieillards sanguinaires on traînait alors périodiquement sur la France afin d’y pêcher tout ce qui jouissait d’assez de jeunesse, de force et de santé pour mériter d’être envoyé au carnage, beaucoup d’entre eux éprouvaient un malaise, lorsque, venant au 17 dans le dessein de s’y dissiper, ils se trouvaient face à face avec M. Adolphe.

Ce colosse, vêtu de gabardine, qui, lui, connaissait l’enfer loin de quoi ils avaient réussi à se tenir, où il avait troqué ses yeux contre une médaille et une croix, et qui, après avoir étonné par sa sérénité, se montrait souvent taciturne et parfois irascible, se dressait maintenant comme un reproche devant ses hôtes.

Même silencieux, il leur disait que, là-bas, sur des kilomètres, la terre était farcie, fourrée, bourrée de morts, que, dans des centaines d’hôpitaux, des hommes qui, en réalité, n’avaient pas plus de raisons qu’eux-mêmes d’être des suppliciés, souffraient et mouraient, que, sur toute l’étendue du territoire, une multitude de victimes pleuraient pour leurs membres perdus, leurs corps désarticulés par la mutilation ou ruinés par la maladie.