Mme Joujou était blonde, un peu blafarde sans doute, mais un coup de houppe lui donnerait un teint de rose et l’on devinait que, sous ses hardes fatiguées, elle avait des seins comme des melons d’un louis, de larges bras, d’énormes cuisses, une croupe de jument.

Les jours de foire et de marché, elle aurait la préférence des gens de la montagne et de la plaine qui, leur bétail ou leurs produits vendus, ont coutume de venir casser quelques écus rue des Trois-Raisins et se montrent d’autant plus empressés auprès des belles, d’autant plus généreux envers elles qu’elles sont plus imposantes par le volume. Mais Mme Joujou serait également beaucoup demandée par les jeunes gens, les tout jeunes gens qui, la nuit, se tordent sur leurs couches et couvrent leurs oreillers de si ardents baisers en dédiant les premiers spasmes de leur neuve virilité à la servante qu’ils n’osent entreprendre, à telle amie de leur mère, ou à telle parente dont l’ample poitrine exerce tant d’attrait sur eux qui, voici peu d’années, ont quitté le sein nourricier.

Au 17, Mme Joujou serait l’initiatrice.

Et plus tard, beaucoup d’hommes faits songeraient à elle, à l’odeur de sa chair, à la molle douceur de son corps. Les uns, les optimistes, les simples, avec reconnaissance, les autres, les inquiets, les insatisfaits, les idéalistes, avec l’amer regret de n’avoir pas eu la révélation de l’amour entre d’autres bras et dans un autre lieu.

Mme Carmen était, en brune, la réplique de Mme Joujou. Elle aussi aurait du succès auprès des débutants. Mais Mme Mireille, dont elle rappelait un peu le physique, la destinait surtout à l’emploi qu’elle-même avait tenu avec prestige auprès des sous-officiers du régiment de hussards.

Ces messieurs ne comptent pas parmi les meilleurs clients. Peu riches dans l’ensemble, enclins à la turbulence, ils constituent pourtant, par leur nombre et leur assiduité, un fonds sérieux. Ils apportent un appoint presque régulier à la recette journalière. Assujettis en outre au Règlement sur le Service des Places, ils ne viennent qu’à certaines heures et précisément à celles où l’élément civil est rare. Réduisant au minimum l’inaction des pensionnaires, ils ne leur causent jamais de surmenage.

Et c’est encore une considération qui mérite qu’on s’y arrête.

Enfin, M. Adolphe entendait que, chez lui, l’Armée reçût bon accueil et trouvât toujours ce qu’elle apprécie.

A n’en point douter, brigadiers-fourriers, maréchaux des logis et adjudants feraient fête à Mme Carmen.

Grande, élancée, Mme Andrée, dont le cheveu était châtain et le teint ambré, montrait une parfaite distinction.