Elle serait la femme de demi-caractère que bien des chefs d’industries, bien des directeurs de magasins choisiraient pour se donner l’illusion de tenir entre leurs bras telle de leurs employées ou de leurs dactylographes jugées par eux inaccessibles.

Nonobstant qu’elle eût dépassé la trentaine, Mme Zizi devait à sa taille exiguë, à son défaut de poitrine et de hanches, à son visage triangulaire, à ses cheveux courts et à la puérilité savamment étudiée de son élocution, de pouvoir être, au 17, « la petite fille ».

Elle travaillerait peu, mais rapporterait gros lorsque, tard dans la nuit, un notable de la ville, tout fébrile, tout tremblant de secrètes, d’inavouables convoitises, se glisserait, col du pardessus relevé, chapeau enfoncé sur les yeux, dans la rue des Trois-Raisins et viendrait soulever le marteau de la Maison.

Dents serrées, il murmurerait, à travers le judas, les deux syllabes qui forment le nom de Zizi. Mme Lucie ferait des difficultés pour ouvrir. Elle poserait des conditions. Le quidam les accepterait vite, très vite, afin d’être admis à étreindre enfin, lui aussi, son illusion.

Car, n’est-il pas dans la destinée des dames, surtout des dames de province, de n’être presque jamais prises pour elles-mêmes, sauf, toutefois, par le passant ?

Les autres chalands, les habitués, ceux qui sont fidèles à certaines d’entre elles, qui les attendent quand, d’aventure, elles sont occupées, ne les considèrent-ils point comme des doubles, des répliques de femmes désirées par eux sans espoir et dont ils prononcent les noms en prenant leur âcre plaisir ?

C’est une chose qu’on sait dans les Maisons, et dont on ne s’offusque point, car on y pratique l’indulgence et l’on y connaît le cœur des hommes, des pauvres hommes qu’il faut si souvent consoler lorsqu’ils viennent faire la débauche.

Habituées à s’entendre donner des noms qu’elles ne reçurent en baptême ni ne choisirent lorsqu’elles entrèrent dans la profession, ces dames ne s’indignent pas, ne sourient pas.

Elles pressent sur leurs seins celui qui vient de livrer son douloureux secret et disent avec un accent maternel :

— Ça ne fait rien, mon petit… Je t’assure que ça ne fait rien !… Tu m’as tout de même donné beaucoup de bonheur !…