Il s’agit d’être bien en cour, ou, si l’on ne peut y parvenir, d’en donner les apparences aux amis, à la clientèle auprès desquels on trafiquera, en toute ingénuité et sans voir de mal à cela, de l’influence acquise — ou de celle dont on se targuera.

Aussi, dès que le nouveau maître est en place, se lance-t-on à l’assaut de sa personne. On gagne d’abord son entourage. Comme on sait multiplier les démarches, supporter avec patience les plus longues stations dans les couloirs, accepter en souriant les plus humiliantes rebuffades, comme dans tous les pays du monde et singulièrement en Orient, la résistance du sollicité cède devant l’obstination du solliciteur, lorsque celui-ci est doué d’une patience systématique et résolue, il arrive presque toujours qu’on se puisse prosterner devant le soleil levant et en recevoir les bienfaisants rayons.

Est-on vraiment si abandonné du ciel qu’on ne puisse obtenir au moins d’être reçu une fois ?

Chaque jour, l’heure des audiences, durant une semaine, deux semaines, tout le temps qu’il faudra, on se tiendra dans l’antichambre du dispensateur de tous emplois, de toutes faveurs, de tous avantages. Et, par le truchement des personnes qui, vous ayant rencontré, pensent tout naturellement que vous attendez votre tour, la ville entière apprendra que vous avez une conférence quotidienne avec le représentant du pouvoir, qu’il n’a rien à vous refuser, que, partant, vous êtes un homme à ménager !

Vous pourrez dès lors taxer comme vous l’entendrez vos consultations, vos conseils, vos interventions plus ou moins fictives et tous les petits services qu’on sollicitera de vous !…

Mais la grande tactique consiste à faire le siège du nouveau maître avant les confrères, les concurrents, les rivaux. C’est pourquoi, lorsque la chose est possible, on n’attend pas qu’il soit installé. On va à sa rencontre. Et quand, pour rejoindre son poste, il doit voyager longtemps — surtout par mer — alors, c’est vraiment une affaire !

La vie de paquebot est favorable aux rencontres, aux présentations. Elle permet certaines familiarités. A bord, on peut toujours se débrouiller !

Mon ami et les amis de mon ami (j’apprends que certains d’entre eux, des spécialistes, ont déjà pris passage à bord des bateaux qui conduisirent Gouraud, Weygand, Sarrail en Syrie) sont précisément sur le Sphinx pour se débrouiller…

Confiant en son industrie, en sa subtilité, prêt à ne reculer devant aucun moyen, chacun d’eux compte bien, en multipliant les mouvements de reptation et les bonds successifs, approcher un des collaborateurs du représentant de la puissance mandataire. Par fortune, plusieurs effectuent leur premier voyage au Levant. Ils sont donc sans défense contre certains procédés classiques auxquels un Européen inexpérimenté se laisse toujours prendre.

Déjà, on les a repérés.